CONTRIBUTION : LA CORSE, UNE ÎLE SOUS-DÉVELOPPÉE OU EN « VOIE DE DÉVELOPPEMENT »?

zone-commerciale

A) Une société déstructurée

L’histoire économique de l’île montre qu’il n’y a pas eu de bourgeoisie nationale depuis la perte de l’indépendance et même bien avant, sous la domination Génoise. Au 19ème et 20ème siècle, la Corse française n’a pas connu de révolution industrielle. Elle a subi une véritable désertification, avec une forte émigration. Une île sous-développée, quasi-abandonnée, repliée sur elle-même quelque part en Méditerranée entre la France et l’Italie, rencontre brutalement le monde moderne et subit les assauts de la francisation, de la mondialisation à outrance. Sous le choc, les fondements de cette société traditionnelle, arc-boutée sur elle-même et ses valeurs s’effondrent et les conséquences sont désastreuses au plan économique, social et culturel. L’insularité, l’isolement rendent la crise particulièrement aiguë.

Dans les années 1960-1970, l’évolution de l’île, (zone de consommation, « bronzodrome »), est programmée à partir d’une politique d’aménagement voulue par l’État et l’Europe, dont les orientations pèsent de tout leur poids sur le développement et les rapports sociaux insulaires.

L’agriculture connaît d’énormes bouleversements avec l’apparition d’immenses propriétés pratiquant une monoculture intensive, grâce à l’apport de capitaux extérieurs et de techniques performantes. Une politique touristique outrancière convie les touristes à venir dépenser leur argent dans des camps et des clubs établis sur les côtes.

Mais ce développement agricole et touristique « spectaculaire », même s’il sort l’île de sa léthargie, ne se réalise ni sous l’impulsion de ses habitants ni à leur profit. Il ne correspond pas à une « évolution transformation » des méthodes de cultures ou des pratiques touristiques locales existantes. Il s’effectue en marge d’elles et des non-Corses, hormis quelques privilégiés, en sont majoritairement les bénéficiaires, ne laissant aux locaux que quelques miettes et des emplois subalternes. Les grands domaines pieds noirs rapatriés voisinent avec les lopins de terre, assurant aux autochtones une agriculture de subsistance, les énormes structures d’accueil pour touristes, financés par les banques et les trusts, avec les petites auberges familiales corses.

La diaspora, elle garde au fond de son cœur, le souvenir de son coin de terre, (perçu et défini à partir de son village), qu’elle retrouve l’été, un peu plus abandonné, mais sans grandes transformations. Elle réintégrait un cadre familier, en membre de la communauté, (fils de …). Mais à présent s’installent d’autres venus d’ailleurs, et avec l’invasion touristique, la Corse se métamorphose sans les Corses.

Les Corses prennent conscience alors que vivre dans l’île n’implique pas forcément, comme on le leur a toujours fait croire, la pauvreté et que partir n’est peut-être pas la solution. Ce qui était accepté comme un moindre mal, une fatalité dans la mesure où ils conservaient leurs attaches au Pays, ils le refusent désormais et revendiquent le droit de vivre et de travailler en rentrant chez eux. Ce sursaut, cette aspiration, se traduisent par l’affirmation de leur spécificité culturelle, par une revendication de leur identité, et les Corses parlent de colonisation démographique, économique et culturelle, de décorsisation, (démographie), de colonisation de peuplement.

La Corse comprend qu’elle perd son identité culturelle. Elle voit peu à peu disparaître ce qui constituait la mémoire collective de son peuple et les villages, jardins de ses traditions et de ses valeurs se vider au profit des villes et du littoral qui, historiquement avait toujours symbolisé le danger, l’invasion, l’ennemi, l’étranger… Sous le choc, avec la disparition des anciens, les repères et les valeurs de la société traditionnelle corse se lézardent. Les jeunes ne suivent plus les règles qu’ils ne connaissent plus, vivant à l’heure de la standardisation, de la francisation, de la mondialisation de « valeurs autres », en fait de l’américanisation. L’art de vivre évolue et la Corse change sans les Corses, -puisque de nouveaux venus s’installent avec d’autres façon de vivre et d’appréhender les choses-. Les Corses, minorisés, perdent leur spécificité culturelle. D’où un sentiment de révolte, de refus et l’affirmation de cette spécificité culturelle par la revendication d’une « identité corse » à retrouver et préserver.

Depuis les années 1970, la population a augmenté pour atteindre les 330000h. Les progrès de la science ont permis une baisse de la mortalité, mais ce sont surtout les flux migratoires venus de France ou d’ailleurs qui ont permis cette augmentation, (rapatriés de retour des anciennes colonies, immigrés avec regroupement familial, fonctionnaires retraités à la recherche du soleil…). Le renouveau démographique corse n’est pas d’origine insulaire.

Cette situation provoque un profond malaise et d’énormes bouleversements. Les rapports sociaux spécifiques, jusque-là protégés et conservés par le vase-clos de l’insularité et le repli, subissent le contrecoup du développement des communications qui les font éclater.

La société corse va alors se trouver confrontée au mirage du tout-tourisme et à un modernisme mal intégré, tandis que tend à se développer un système mafieux, et qu’une partie de la jeunesse, sans projet d’avenir enthousiasmant, se laisse de plus en plus entraîner vers la drogue, la délinquance, la recherche de l’argent facile.

B) Une économie longtemps « virtuelle »

Cette évolution s’est accompagnée de profondes mutations dans le paysage économique et social. Dans un 1er temps, les BTP ont été les grands bénéficiaires de cette croissance, leurs effectifs ont plus que doublé, (lié aux travaux des Collectivités publiques et des résidences secondaires). Les autres secteurs de l’industrie sont demeurés stables. Le tertiaire s’est également accru. Par contre, l’agriculture a vu le nombre de personnes y travaillant chuter et de nombreuses exploitations disparaître, (aujourd’hui 4164 emplois avec une diminution régulière de ses emplois non-salariés et la disparition de nombreuses exploitations).

Dans les années 1990-2000, on va constater une diminution des effectifs BTP, une augmentation de ceux des industries hors-BTP, (même si le secteur demeure faible), une poursuite de la diminution des exploitations agricoles et des gens vivant de ce secteur d’activité, et bien sûr une augmentation du tertiaire qui prend un poids de plus en plus important. Ses activités ont augmenté de façon très sensible dans les services non-marchands, (justice, administration générale, enseignement…), les transports, les Télécommunications, les locations estivales, les assurances, les services marchands, (cafés, restauration, commerces…), la santé, l’action sociale, les sports, les loisirs…

Cette évolution est caractéristique des choix économiques imposés et notamment de la volonté de l’administration et de l’État de limiter notre économie aux secteurs « improductifs et de consommation », dans le sillage d’une mono-industrie touristique. Il est aussi important de noter que l’effectif libéré par la baisse d’activité du BTP a rejoint principalement le tertiaire (transfert d’emplois). Avec pour conséquence directe, une dégradation du marché de l’emploi local et le plus fort taux de chômage des « régions françaises », malgré les tripatouillages de chiffres des administrations et les fausses solutions proposées.

Jusqu’aux années 1970, il existait une séparation entre le pouvoir économique et politique, mais depuis les années 1980, on assiste à l’émergence d’une nouvelle élite à la fois compradore et coloniale, (alliances entre familles françaises et Corses), s’appuyant sur des hommes du clan plus modernistes.

Cette tentative de réappropriation de l’économie par le politique s’exprime en particulier dans les secteurs liés au tourisme spéculatif et à la grande distribution dans le cadre d’un rôle économique imposé à la Corse par l’État et la communauté européenne.

Parallèlement, (souvent en relation avec les hommes de ce clan moderniste), s’affirme aussi une bourgeoisie administrative, technocratique, qui constitue une sorte de nomenklatura à la française.

L’ensemble de ces classes dominantes forme une « bourgeoisie » de type parasitaire ne produisant pas et n’ayant pour but que le renforcement de ses propres intérêts économiques.

Le secteur tertiaire représente désormais la majorité (fin des années 2000, près de 75% des actifs, 40% dans les années 1980). Les travailleurs de ce secteur, de plus en plus nombreux, se répartissent ainsi :

  • Ouvriers de l’industrie et du bâtiment : Dans les années 2000, le bâtiment employait près de 9000 et les autres activités industrielles représentaient un peu plus de 7000 emplois (années, soit un total de près de 16000 emplois. Depuis leur nombre avec le développement du tourisme et des constructions a augmenté considérablement.
  • Employés des services publics : (administration, éducation..)ou privés, (liés au tourisme), et du commerce, (transports, vendeurs de magasin.)…, activités de conseil et d’assistance aux entreprises ou aux particuliers.., santé et action sociale. Ces emplois se sont surmultipliés ces dernières années.

L’absence d’un tissu industriel suffisant explique la quasi-absence d’un prolétariat organisé et cohérent. Aujourd’hui, la plupart des Corses appartiennent à la masse salariée avec une surreprésentation des fonctionnaires, (secteur public et parapublic). De condition sociale très inégale, nombre de ces salariés sont dans la difficulté économique du fait de l’accaparement des richesses par une minorité de privilégiés et le surendettement.

Dans la fonction publique, on note dans l’encadrement, la prédominance de gens venus de l’extérieur, (phénomène qui s ‘est amplifié ces dernières années), alors que les emplois subalternes sont réservés aux Corses. Mais aujourd’hui même ces postes semblent réservés aux non-corses.

À mesure que les personnes âgées décèdent, et que les terres s’amenuisent, (partages successifs, indivision importante..) les jeunes désertent l’intérieur pour trouver du travail en ville qui leur permet de vivre. D’où développement anarchique des villes et déséquilibre entre secteur rural et urbain. Ce sont de jeunes exploités, auxquels on offre des emplois peu rémunérés d’auxiliaires, de vendeurs, de secrétaires, de garçon de café ou de restaurant, d’employés. Pour masquer les chiffres, la crise économique, et la hausse du chômage, des solutions aléatoires sont multipliées (emplois-jeunes, stages, RMI…).

Ces emplois disparaissent au moindre signe de crise, l’exil ou les allocations-chômage occultant la gravité de la situation, (voir le problème des aides-éducateurs avec la disparition de près de sept cents emplois occupés par des jeunes). Il est à noter un phénomène récent qui depuis quelques années voit à nouveau des Corses, jeunes et moins jeunes reprendre le chemin de l’exil, déçus par la non évolution de la situation dans l’île et découragés par le faible développement économique.

Le prolétariat est composé de personnes issues du quart-monde français et d’immigrés, mais aussi de Corses de plus en plus nombreux, (chômeurs déguisés, salariés saisonniers temporaires, retraités, personnes âgées aux ressources qui s’amenuisent, ou de plus en plus de SDF[1] qui viennent en Corse trouver le soleil…).

Les immigrés sont nombreux dans l’île. Leur progression a été très rapide au cours des 20 dernières années. À l’immigration traditionnelle, (Italienne et Sarde), a succédé l’immigration Nord-Africaine, puis celle venue du Portugal et d’Europe de l’Est. Depuis les années 1970, seule cette immigration a augmenté. Ces immigrés jouent le rôle de bouche-trou dans le développement, même si économiquement globalement aujourd’hui, il y a eu des améliorations, les enfants (Nati qui) ayant tendance à acquérir une meilleure situation et à connaître de plus en plus les problèmes rencontrés par les Corses sur le marché du travail, de l’emploi, du logement et de la formation. Les Espagnols puis les Italiens et Sardes se sont progressivement intégrés et dilués dans la population. Les Portugais ont un niveau de vie qui s’est peu à peu amélioré, et nombre d’entre eux n’aspirent qu’à rentrer au Pays du fait de l’amélioration de la situation économique du Portugal. Les immigrés d’origine maghrébine sont proportionnellement les plus nombreux en Corse par rapport à l’ensemble français. Les Algériens sont peu nombreux, même si leur nombre a augmenté du fait de la situation de guerre qui perdure en Algérie. Les Tunisiens et les Marocains, (les plus nombreux, représentent près des ¾ de cette population), sont la majorité. L’ensemble forme une population vivant souvent à l’écart de la société corse. Cet état de fait n’est pas sans poser de multiples problèmes que la Corse a été incapable d’anticiper et de résoudre. La société corse se contente d’attitudes allant de l’antiracisme au racisme ordinaire, en appliquant les « solutions à la française », sans se donner les moyens d’une réflexion en profondeur pour explorer d’autres voies plus originales et plus à même de faciliter cette intégration à la société et au peuple corses, avec tous les droits et les devoirs qui en découlent. Exclue de participation effective à l’évolution de l’île, organisée en circuit parallèle, cette population majoritairement « vit à côté », volontairement ou laissée de côté, car marginalisée, ce qui n’est pas sans risques de dérapages dans l’avenir, surtout depuis la montée en puissance de l’idéologie salafiste et des attentats islamistes.

Il existe aussi un fort potentiel de personnes en situation irrégulière, du fait de l’utilisation, en progression, de travailleurs « détachés », et de travailleurs « au noir » par les entrepreneurs locaux, y compris pour des travaux publics, et de la situation dramatique et les difficultés vécues par nombre de pays, (dont surtout la guerre), y compris avec les désillusions des « printemps arabes ». À côté des travailleurs « détachés » ou « au noir », un fort chômage reste présent, malgré l’accroissement des bénéfices touristiques. Il frappe majoritairement les femmes, les retraités et les jeunes, alors que se développent l’exclusion et la précarité. Il y a aussi les représentants d’un véritable quart-monde parmi lesquels de plus en plus de Corses, (nombreux dans les villages et le rural), phénomène que la pudeur insulaire ne peut plus camoufler, tant les conditions de vie de ces personnes se dégradent, (60000 personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté,)[2].

B) Analyse qualitative

1) L’élite compradore et coloniale

La finance internationale qui a pris acte de la situation en Corse tente désormais de s’y est adaptée. Pour atténuer les tensions, elle vise à mettre en place des catégories sociales qui vont jouer les intermédiaires, (entreprises corses, hommes de paille, prête-noms, ententes illicites, monopoles corsisés…)

Cette élite est constituée par l’alliance de certaines familles corses (anciennes familles disposant d’un certain patrimoine, renforcées par quelques nouveaux « riches ») et françaises (récemment installées ou relais de la grande finance ou d’intérêts extérieurs récemment implantés dans l’île) s’appuyant sur la frange moderniste des réseaux clientélistes (anciens clans ou nouveaux) pour utiliser les finances publiques à leur profit, (tourisme spéculatif, immobilier, BTP, agroalimentaire…). Elle est « parasitaire » car elle n’est pas directement productive. Les déterminants des secteurs économiques « dynamiques », (tourisme, BTP, transports, intermédiaires commerciaux..), sont en majorité externes, faisant dépendre pour l’essentiel le potentiel de croissance de ces activités des facteurs extérieurs. Ce type de croissance que connaissent ces secteurs exclut souvent les salariés corses et implique un appel toujours plus important à une main-d’œuvre extérieure.

a) La Bourgeoisie commerciale ou compradore

Son développement découle d’une part de l’état de dépendance de l’économie corse et de la nécessité d’un approvisionnement massif, d’autre part de la volonté délibérée de faire de l’île un marché de consommation.

Elle concerne les secteurs des transports, la fonction entrepôt-stockage-distribution, les intermédiaires divers. Ces secteurs employaient dans les années 90, environ 55000 personnes, soit 60 % de la population active. Depuis leur proportion a nettement augmenté. Ils ne réalisent qu’un très faible pourcentage de leur chiffre d’affaires avec les producteurs locaux. Une analyse rapide du commerce de gros montre la concentration de ce secteur de la grande distribution. La Corse est suréquipée en supermarchés et hypermarchés, avec la plus forte moyenne pour 1000h et d’autres projets fleurissent. Alors qu’en Europe, on montre du doigt le trop grand nombre de ces enseignes, en France, à contre-courant des évolutions européennes, en Corse le taux d’implantation de ces enseignes, grandes surfaces et autres franchises, ont tendance à se multiplier, et ce même malgré la législation en vigueur. On retrouve dans ce secteur les principales caractéristiques des entreprises capitalistes : intégration en amont et en aval, concentration et fuite des bénéfices vers l’extérieur, salaires modestes.

b) La Bourgeoisie liée à l’activité touristique

Elle réside par contre presque toujours hors de l’île. La plus grande part des investissements et des produits liés au tourisme est le fait de grosses entreprises touristiques non corses, privées ou non, (Club Med, Nouvelles Frontières, Groupe Accor, Sperone, Cavallo…). La majeure partie des dépenses réalisées par les touristes ne touche même pas la Corse, (biens importés, bénéfices des sociétés touristiques, transports, salaires des saisonniers étrangers..). 70 % des bénéfices sont réinvestis hors de l’île. Les investissements touristiques, (construction d’hébergement, voirie, ports, aéroports, routes..), profitent essentiellement aux activités d’aménagement comme le bâtiment, les travaux publics, les promoteurs immobiliers.

On peut aussi dégager une autre catégorie privilégiée liée à ce secteur « moteur » : les grosses entreprises de transports se trouvent elles aussi menacées, après avoir éliminé 90 % des petits transporteurs corses, par la concurrence des trusts internationaux utilisant pour leur clientèle leurs propres moyens de transport.

En ce qui concerne les travailleurs, il est erroné de dire que le tourisme est générateur d’emplois. Pour 2,5 million de touristes, on recense environ 600 emplois à temps plein, dont 200 sont occupés par des non-corses. La grande majorité des emplois saisonniers, sont occupés par des nouveaux arrivants dans l’île, les locaux n’occupant qu’une part minoritaire de ces emplois d’été.

c) La Bourgeoisie liée à l’activité agricole

Elle est surtout composée de rapatriés et de Corses dominant le monde agricole et propriétaires de la terre. Ceux-ci comme les domaines ont diminué. Certains ont vendu pour partir investir ailleurs, (Côte-Orientale), les partages ont diminué les superficies. Quelques rescapés jouent un rôle dans le clanisme traditionnel ;

2) Les classes moyennes

a) Entrepreneurs, commerçants, professions libérales

Ils connaissent des difficultés en raison des impôts, taxes, charges sociales. Mais certains rétablissent leurs finances sur le dos des employés. Une partie d’entre-eux reliés au clan forme une élite bureaucratique et technocratique.

b) Cadres supérieurs et moyens

C’est une véritable bourgeoisie administrative composée d’une majorité de non-corses. L’administration française dans ses statistiques en occulte l’origine pour donner de la population corse une image de gens aisés, alors que cette catégorie est majoritairement composée de non-corses. Leur importance dans l’administration et la gestion des entreprises privées démontre que le peuple corse est peu présent dans ces activités. Celles-ci concernent seulement une fraction corse impliquée dans le système colonial pour ses affaires ; 80% de ces cadres travaillent dans les banques, assurances ou administrations. 85 % occupent des postes de chefs de service.

c) Employés de l’administration

Ils représentent le tiers de la population active. L’inexistence d’une économie productive explique l’importance de ce secteur d’activité. Ces travailleurs, pour ne pas être contraints à l’exil et garder leur emploi sont souvent obligés de se soumettre au clientélisme (hier au clanisme), donc au système colonial sous la pression de leur chef de service ou de leur supérieur hiérarchique. Le clientélisme trouve dans ce secteur un terrain de prédilection.

d) Petits commerçants et artisans

Ils représentent environ 20 % de la population active. Leur nombre a augmenté depuis ces dernières années. Submergés d’impôts et écrasés par la concurrence des circuits de grande distribution et des ventes par correspondance, ils sont presque tous confrontés à de graves difficultés et les faillites sont nombreuses, même si le nombre des installations augmente grâce notamment aux commerces saisonniers et au développement du tourisme. À noter qu’aujourd’hui même ce secteur est majoritairement occupé par des personnes qui sont arrivées ces dernières années dans l’île

3) La classe « ouvrière » et salariée

Composée d’une majorité de Corses dans les années 90, elle est aujourd’hui l’émanation d’un changement opéré depuis l’arrivée dès les années 2000 de près de 5000 personnes (officiellement puisque s’inscrivant sur les listes électorales chaque année depuis) victime d’une situation précaire et/ou en voie de paupérisation, (salaires bas, baisse du pouvoir d’achat, endettement..), les Corses y étant minoritaires.

Dans un secteur sous-développé, (industrialisation nulle), et dans un secteur tertiaire pléthorique, 80% des entreprises ne dépassent pas une dizaine d’ouvriers et peu atteignent la cinquantaine. De ce fait, particulièrement les travailleurs du secteur privé, éparpillés dans une multitude de petites entreprises sont pratiquement désorganisés car le syndicalisme ne les atteint guère. Beaucoup travaillent solidairement avec leurs petits patrons, lesquels entretiennent avec eux des liens affectifs et paternalistes. L’existence d’un sous-emploi permanent n’arrange pas la situation.

C) Analyse socio-économique

Les classes sociales constituées sur la base des modes de production anciens, (propriétaires fonciers, artisans, petits commerçants..), disparaissent ou parfois se transforment en bourgeoisie compradore et spéculative, ou d’État « administrative », néo-claniste, détentrice du pouvoir politique et parapublic.

Le clan traditionnel, frappé par les contradictions de croissance, cède de plus en plus la place à un néo-clan moderniste. Le passage de l’un à l’autre ne s’effectue pas sans heurts mais constitue l’unique moyen de survie des structures clanistes car le clan traditionnel est voué à disparaître par les nouveaux rapports de production.

Issu du système féodal corse, ce clan a toujours constitué une courroie de transmission entre le pouvoir colonial et ses administrés. Sa principale fonction économique et sociale dans une société corse traditionnelle était celle de « redistribution des richesses », de transferts d’assistance, (pensions, places dans l’administration…). Un rôle social qui lui donnait une réputation de bienfaiteur au sein de la population, garantissant ainsi son pouvoir politique.

Le pouvoir s’est donc assis sur le non-développement, maintenant dans la dépendance des familles entières et permettant au clan de jouer son rôle social, tout en assurant sa pérennité.

La reconstruction d’après-guerre, la croissance des années 1960, les divers schémas d’aménagement, les investissements publics préparant le tout-tourisme et d’autres multiples facteurs ont engendré la naissance d’une bourgeoisie locale. Celle-ci a su générer un capital commercial en s’intégrant dans l’aire de la société de consommation.

1) La Bourgeoisie Corse

La faiblesse relative de la grande propriété, la fragilité et l’irrégularité de la croissance économique expliquent le poids plus grand de la petite et moyenne bourgeoisie. L’absence d’une bourgeoisie nationale comparable à celle qui s’est constituée en France, révèle à son tour la fragilité des bases sociales. La tentative des formations sociales de faire éclore de l’intérieur le capitalisme dans l’île est récente. Pour renforcer ses positions économiques et dépasser la petite et moyenne bourgeoisie, une partie de la bourgeoisie « compradore », (capital commercial), s’est associée à l’oligarchie foncière et financière, (capital d’État). Toutes deux ont été confrontées à une réalité économique majeure de la société corse, à savoir la capacité insuffisante du capital privé (absence de fonds propres).

Cela les a naturellement conduites à rechercher le soutien du capital étranger avec lequel elles vont établir des liens organiques, (firmes multinationales de la distribution, de l’agroalimentaire, des banques, du tourisme, des BTP…).

2) Une triple alliance

Ces trois types de capital sont régis par des mécanismes internes divers d’accumulation aux multiples interrelations. L’administration française dans l’île, fonctionnant comme une bureaucratie va tirer sa force du développement faible et déséquilibré de la bourgeoisie locale, donnant ainsi naissance à ce que l’on peut appeler un capitalisme d’État avec l’aide du clan moderniste.

3) Le Capital d’État

Détenu par le néo-clan, il provient de la dilapidation des richesses collectives et de l’utilisation familiale et personnelle des structures publiques et parapubliques. Le clan a dû survivre face aux velléités d’une bourgeoisie naissante, en essayant à son tour de générer un surproduit. Mais celui-ci a déjà été en partie réalisé par la bourgeoisie locale dans un processus d’accumulation du capital commercial. Dès lors le clan cède sa place au néo-clan, plus apte à provoquer l’émergence d’un capital d’État par la centralisation et le contrôle du pouvoir politico-administratif, (conseils généraux, Assemblée, communes, organismes financiers tels que la défunte caisse de développement de la Corse, (CADEC), ou associations diverses…), ainsi que le captage illicite des transferts publics, et plus particulièrement en entretenant des rapports privilégiés avec le capital commercial afin de monnayer son pouvoir d’investisseur public.

4) Le Capital commercial

Il est issu du passage de notre économie de subsistance à une économie monétaire et de l’adaptation d’une certaine catégorie d’entrepreneurs, de promoteurs, de commerçants… au développement d’un capitalisme anarchique. Il fusionnera avec le capital d’État.

Les possibilités réduites d’accumulation ont rendu inévitable cette fusion qui favorise une partie minoritaire de la petite et moyenne bourgeoisie.

L’épanouissement de cette caste de favorisés ne peut se réaliser que grâce aux liaisons qu’elle entretient avec l’appareil d’État, (transformation du capital d’État en infrastructures, viabilisation du littoral au détriment de l’intérieur, routes, adduction d’eau potable…). Les relations de famille, les droits de concession, la corruption et les privilèges en tout genre sont érigés en système.

Grâce à ses relations privilégiées, cette minorité corse a supplanté les entrepreneurs et commerçants traditionnels qui n’ont guère été capables, faute de moyens financiers suffisants, de se moderniser et de s’introduire dans les circuits du commerce et autres activités.

Majoritaires mais délaissés, ceux-ci vont de fait se trouver en concurrence directe avec la triple alliance dont la stratégie principale sera d’édifier des monopoles dans les principaux secteurs économiques à forte marge bénéficiaire, (distribution-tourisme).

Ce capital est dit commercial parce que l’activité essentielle consiste dans la prestation de services ou dans l’achat, le stockage et la vente de marchandises. Cela ne signifie pas pour autant l’absence en Corse d’un capitalisme classique de production tirant sa plus-value d’une transformation des ressources locales.

Si ces dernières sont très peu mises en valeur, ce capitalisme existe dans les filières traditionnelles, (bois, liège, pierre, eau…), mais le poids relatif des marchandises produites par le PIB de la Corse est faible pour qu’il puisse aspirer à une position dominante.

5) Le capital étranger

Il est dominant. La bourgeoisie locale naissante et minoritaire ne peut se développer que dans son sillon et dans les limites étroites que lui assigne la politique du capital colonial dominant.

La marge sur laquelle l’accumulation du bénéfice de la bourgeoisie locale peut être prélevée est totalement déterminée par les rapports entretenus avec la bourgeoisie française et internationale détentrice de ce capital étranger. Ce capital assure la réalisation du processus d’accumulation, en contrôlant l’approvisionnement et les circuits de distribution des principales activités créées sur place (complexes touristiques, hypermarchés, investissements immobiliers…). Il est attiré par la réalisation de super produits rendue possible par une réglementation sociale et administrative non respectée, l’accession aisée en situation de monopole, un marché de consommation non négligeable, une urbanisation croissante… La triple alliance est bénéfique au capital d’État colonial puisqu’elle lui permet de capter les profits principaux. Cela s’effectue par le transfert d’une grande partie des bénéfices de la bourgeoisie corse vers celle du continent européen. La bourgeoisie corse joue le rôle de simple relais. Cette organisation globale est donc fondée sur une double exploitation, la surexploitation du travail et l’usage du capital local afin de permettre un transfert de valeur au bénéfice du capital dominant. Elle repose aussi sur la capacité de certaines couches sociales aisées de modifier la répartition des revenus en leur faveur. La caractérisation essentielle de ce modèle serait alors d’exclure la majorité des corses de cette répartition.

Le capital étranger met en évidence le fait que les profits obéissent aux mouvements de la demande mondiale et que le rythme des investissements est commandé par la demande étrangère. Les effets de cette situation se résument à l’absence d’industrialisation interne et à l’appauvrissement de l’agriculture traditionnelle. Les lois étrangères par le passé, (lois douanières de 1817 taxant les produits corses à l’exportation et détaxant les produits importés), les situations de monopoles, les ententes illicites et l’économie d’importation, (chaque produit importé reçoit une subvention camouflée sous forme de détaxe en frais de transport), encouragée par le biais de la Continuité territoriale accentuent la prolétarisation de la majorité des artisans, petits commerçants et agriculteurs. On assiste à l’émergence d’une société à deux vitesses, une minorité de nouveaux riches rejoignant les privilégiés en place…

D) La situation sociale dans l’île

Après la guerre de 40-45, jusque dans les années 70-80, l’île est un désert économique et l’exil est le seul recours à nombre de Corses pour échapper à la misère. La Corse est essentiellement rurale (70% de sa population vit dans l’intérieur). Les Corses sont majoritairement issus des classes populaires (paysannes et ouvrières) et seule une minorité d’entre-eux fait partie des notables et de la Bourgeoisie aisée (commerçants, professions libérales…). Les Corses dans leur immense majorité travaillent dur pour que leurs enfants, issus des classes populaires pauvres, connaissent un avenir meilleur.

Dans les années 80 – 2000[3], l’île connait une hausse globale de son niveau de vie, comme l’ensemble de l’Europe, tandis qu’un pseudo développement économique basé sur le tout-tourisme lui est imposé[4]. C’est ainsi que nombre de familles hier pauvres, connaissent une amélioration de leur sort et atteignent un niveau de vie plus aisé, permettant à leurs enfants, au prix d’énormes sacrifices, de rejoindre les classes moyennes, notamment par des études (accession aux secteurs secondaires et tertiaire). La configuration socio-économique de l’île va changer en profondeur. L’urbanisation se développe (inversion au détriment de l’intérieur de l’île qui se vide). Une majorité de Corses, hier dans le besoin, va constituer le gros de la population aisée de l’île (classes moyennes). Du fait du développement économique imposé (tout tourisme) un certain nombre de Corses, imitant des gens venus d’ailleurs vont eux-aussi s’enrichir par le bais de la spéculation et des Affaires en tout genre[5].

Les places laissées par les plus pauvres vont alors logiquement être occupées par des salariés[6] venus d’autres contrées, dans le secteur primaire (agriculture et BTP…) puis secondaire et tertiaire avec le développement du tourisme (saisonniers ou autres plus sédentaires). Mais avec le tout tourisme et ses conséquences (constructions, travail saisonnier, immigration du sud et du nord…). Une colonisation de peuplement va s’implanter et se développer avec des personnes issues de classes sociales aisées (surtout françaises) venues chercher un meilleur cadre de vie et le soleil, qui vont investir dans les secteurs secondaire et tertiaire, ou prendre leur retraite dans l’île. Avec l’évolution de l’économie (hausse du coût de la vie et des prix, baisse des retraites et des salaires…) et la crise qui touche toutes les économies européennes, les conditions de vie vont peu à peu se détériorer occasionnant pour les Corses dans leur majorité de plus en plus de difficultés à trouver un emploi décent, pérenne, un logement, une formation, d’accéder au foncier dans leur propre pays. Ces difficultés vont alors toucher une majorité de familles corses qui avaient rejoint les classes moyennes mais qui vont connaître une régression sociale face aux difficultés rencontrées par leurs enfants confrontés à un avenir incertain dans leur propre pays.

Le résultat va être une « population corse » où les Corses sont majoritairement à la limite de la paupérisation (retraités, jeunes, chômeurs..) confrontés aux difficultés économiques et aux conditions de vie qui se dégradent (vivant sur les acquis des années 70-80). Seule une minorité d’entre-eux s’enrichissant toujours, une vingtaine de familles corses se partagent le gâteau du pseudo-développement économique imposé à l’île, reliés à un certain nombre de trusts financiers qui s’implantent dans l’île avec lesquels ils sont en cheville. Ses trusts vont les utiliser comme relais (prête-noms, hommes de paille) notamment dans leurs relations avec le monde local de la politique et les institutions.

À côté des Corses, l’île du fait de sa notoriété touristique accueille de plus en plus d’exclus européens (quart monde français) et d’immigrés venus d’Europe de l’Est, d’Afrique et du Maghreb fuyant la misère de leurs pays, espérant trouver le bonheur chez nous.

Le tout aboutit à une situation sociale inquiétante, avec une population composée de Corses connaissant de plus en plus de difficultés et une population extérieure croissante non enracinée et totalement déconnectée des problématiques politiques corses, aux conditions de vie difficiles.

E) Peuple corse et couches sociales

Ce peuple corse est composé d’intérêts divers (catégories sociales ou couches sociales aux intérêts divergents voire contradictoires) une démarche d’unité nationale doit viser à trouver les voies des nécessaires compromis[7] entre ces différents intérêts pour un développement économique et social dont profitera la majorité du peuple corse… D’autant que la société corse aujourd’hui tend à devenir une société à deux vitesses (une minorité s’enrichit, tandis qu’une majorité s’appauvrit…) avec des risques de dérapages et d’explosion de la cohésion du peuple corse (notamment en matière de violence(s) sociale(s) avec des dangers de dérives brigadistes.

Cela pose la question du positionnement de ce mouvement national vis-à-vis des diverses catégories sociales. Diverses hypothèses s’offrent à lui :

  • Placer les couches sociales les plus défavorisées « à l’avant-garde de la lutte», visant à leur donner la « Direction de la libération sociale et nationale », cela conduit à considérer que l’unité nationale s’articule autour d’elles et que la lutte va se faire en fonction de leurs seuls intérêts au détriment de facto des intérêts d’autres couches sociales plus aisées (dont une majorité de Corses d’origine même si pas forcément très riches).
  • Situer la question sociale pour trouver les réponses à y apporter dans une stratégie « d’unité du peuple corse » impose d’aller à des compromis (refus de la lutte des classes pure et dure) entre les diverses classes sociales composant le peuple corse. L’objectif sera alors d’obtenir toujours plus de justice sociale au profit du plus grand nombre et une meilleure répartition des richesses et des bénéfices découlant d’un développement économique et social prenant en compte les besoins collectifs des Corses. La femme et l’homme corses devront toujours être placés au centre de ce développement qui devra tendre vers une corsisation de l’économie et des emplois de l’île.

Pierre Poggioli

 

[1] SDF : Sans Domicile Fixe

[2] Poggioli Pierre : « Derrière la vitrine : Réalités corse d’aujourd’hui », édit. Fiara, 2015. – La corse terre d’attraction, p 99-105

  • Une économie résidentielle, pp1226-127
  • Décorsisation, pp.129-132, pp 237-239
  • Evolutions depuis les années 80, pp143-147
  • Croissance des régions, La Corse en tête, pp185-186
  • Emplois et formations pour les Corse, pp. 241247
  • La pauvreté progresse, pp 277-281
  •  La question sociale, pp 281-28

[3] Poggioli Pierre : « Derrière la vitrine : Réalités corse d’aujourd’hui », édit. Fiara, 2015

[4] Michel Castellani : 2 Interviews in Corse Net Infos – Nicole Mari 24 Février 2013

[5] Annexe 2 : La responsabilité du secteur privé dans l’île

[6] Annexe 1 : Porte-parole du peuple ? Sylvain Boulouque, Historien, décrypteur de la gauche radicale : La gauche « française » cherche à se proclamer représentante du monde du travail, « proche du peuple » pour continuer à s’attirer les vote ouvriers.

[7] Annexe 2 : La responsabilité du secteur privé dans l’île

ANNEXE 1 : Porte-parole du peuple ?

Sylvain Boulouque, Historien, décrypteur de la gauche radicale pour « Le Nouvel Obs »

La gauche « française » cherche à se proclamer représentante du monde du travail, « proche du peuple » pour continuer à s’attirer les vote ouvriers. 06-03-2012

Du NPA au Front de gauche, tout le monde cherche à se proclamer « candidat du peuple » et à draguer le vote ouvrier. On ne parle que d’eux ! Entre la disparition annoncée des classes ouvrières, les visites des hommes politiques dans les différents sites industriels menacés de fermeture et le succès du film « Mémoires d’ouvriers » de Gilles Perret, le monde ouvrier est sujet à toutes les attentions. A commencer par celle de la gauche radicale.

Les différents courants revendiquent tous avec insistance être les représentants du monde du travail dans la campagne électorale, comme l’illustre la parution du livre « Le Retour du peuple. De la Classe ouvrière au précariat » de Clémentine Autain, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, « un ouvrier c’est là pour fermer sa gueule » du candidat du NPA Philippe Poutou, en passant par les différents slogans du Front de gauche « place au peuple » ou de lutte ouvrière « les travailleurs n’ont pas à payer la crise ». Tous cherchent à montrer qu’ils représentent les aspirations populaires.

« social-traître »

Depuis Marx, une grande partie de la gauche, pas uniquement radicale, se présente comme les représentants de la classe ouvrière, au nom d’un idéal émancipateur (1). Cette idée s’est toujours heurtée à des divisions accrues des organisations se réclamant du monde du travail. Pour mémoire, avant l’unification de la SFIO réalisée sous l’égide de Jean Jaurès, les socialistes se divisent en 6 partis réformistes ou révolutionnaires. Au tournant des XIXe et XXe siècles, la CGT, qui vient de se former grâce à l’apport des libertaires conduits par Fernand Pelloutier, Emile Pouget ou Victor Griffuelhes, aspire elle aussi à représenter les intérêts du prolétariat. Après une phase de concurrence, les uns comme les autres apprennent à travailler ensemble, voire à se respecter. La guerre puis les scissions de la SFIO et du PCF en 1920 et de la CGT avec la CGTU en 1921 génèrent des tensions très vives.

Les communistes, dans le sillage du modèle bolchevik construit par Lénine, reprennent les thèses du « Manifeste du Parti communiste ». Se voulant les seuls représentants du monde ouvrier, ils en excluent les autres qualifiés de : « fascisme sous le masque de l’anarchie », « social – traître », « social – fasciste ». Durant plusieurs décennies, ils décréteront que le PCF est le seul représentant de la classe ouvrière, même si officiellement, cette terminologie est abandonnée durant les périodes d’union (Front populaire, Résistance, Union de la Gauche…). Mais elle sera maintenue à l’intérieur du PCF, revenant avec plus ou moins de force dans les autres périodes : La théorie reste la même, les communistes sont les seuls et uniques représentants du monde ouvrier. Elle est la même dans tous les groupes léninistes-trotskiste ou maoïste. Aujourd’hui, même si le Marxisme a perdu de son importance, ces rivalités continuent sous des formes moins conflictuelles, comme en atteste la multitude de courants et de partis composant cette gauche radicale, même si elle a tendance à se réduire.

« Les nouveaux prolétaires »

La gauche radicale se prétend toujours être la représentante des exploités dans lequel les ouvriers et les opprimés se reconnaissaient. Cette construction est en partie fantasmagorique : les études sociologiques ont montré qu’une part importante du monde du travail se porte naturellement vers la droite ou l’extrême droite (3) et qu’une deuxième part s’est portée traditionnellement et jusqu’à une date récente vers le Parti socialiste. Le déclin relatif de la gauche socialiste dans le monde du travail et l’absence d’études sur les ouvriers et le monde du travail (4) permettent à la gauche radicale de réactualiser des thèmes anciens sous des formes nouvelles. La gauche radicale reprend le projet marxiste d’émancipation et de représentation. Consciente que la classe ouvrière n’est plus celle du monde industriel du XXe siècle, elle s’est adaptée en construisant, souvent en s’appuyant sur les travaux des sociologues, de nouvelles catégories populaires appelés les nouveaux prolétaires (5) : précaires, caissières, travailleurs à temps partiel, immigrés avec ou sans papier, etc. Les nouvelles figures de l’exploité représentent les mutations du système capitaliste, devenu le néo-libéralisme, qui génère de nouvelles formes de travail considérées comme les nouvelles formes d’exploitation.

Populisme

L’expression prolétariat est partiellement tombée en désuétude. Une partie de la gauche radicale utilise aujourd’hui le terme de peuple. Ce qui lui permet dans le même temps d’accuser les élites de disqualifier le peuple en utilisant l’expression de populisme. Un glissement sémantique s’est opéré, l’expression populiste étant utilisée en lieu et place du terme plus approprié démagogie. Il devient pour la gauche radicale la traduction de l’attitude des élites vis-à-vis du peuple. Jean-Luc Mélenchon et ses proches se sont réapproprié le terme et retournent l’argumentation : les élites haïssent le peuple et le dénigrent (6).

Il s’agit pour la gauche radicale de raviver le rêve prométhéen du monde du travail acteur et moteur de l’histoire, alors que les militants appartenant pour beaucoup à des catégories intellectuelles supérieures reprennent la catégorie russe du “populisme” à savoir la volonté de se fondre dans le peuple à moins qu’il ne s’agisse de la réactualisation d’une formule maoïste datant de la longue marche, enjoignant les membres du PC à être dans le peuple comme un poisson dans l’eau.                                                                             Sylvain Boulouque

(1) Pour un aperçu de la lecture gauchiste, proche de l’interprétation maoïste des faits l’ouvrage de Xavier Vigna, « Histoire des ouvriers en France », (Paris, Perrin, 2012) est exemplaire.

(2)http://bibnumcermtri.fr/IMG/pdf/5e_annee_no41_10_octobre_1924.pdf ou de feuilleter la collection de la revue théorique du PCF

(3) Jean Michel De Waele et Mathieu Viera, « Une droitisation de la classe ouvrière en Europe« , Paris, Economica, 2012.

(4) Les bibliographies données par exemple par Le Collectif des centres de documentation en Histoire Ouvrière et Sociale montrent que ce postulat est erroné.

(5) Sarah Abdelnour, « les nouveaux prolétaires, Textuel, Petite encyclopédie critique », 2012. Cette collection est animée par deux membres du NPA Philippe Corcuff et Lilian Mathieu.

(6) Annie Collovald publie en 2004 « Le populisme du FN un dangereux contresens« , éditions du croquant.

L’un des responsables du Parti de Gauche Benoît Schneckenburger vient de publier dans la collection du parti de gauche « Politique à gauche » « Populisme, le fantasme des élites« , Bruno Leprince, 2011.

À titre d’exemple, les sociologues proches de Bourdieu Monique Pinçon-Charlot & Michel Pinçon, Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Annie Collovald et François Ruffin, ont publié récemment « Classes en lutte », Paris, Bruno Leprince, 2010. (1) Xavier Vigna, « Histoire des ouvriers en France » (Paris, Perrin, 2012).

(2) http://bibnumcermtri.fr/IMG/pdf/5e_annee_N° 41_10_oct._1924.pdf ou de feuilleter la collection de la revue théorique du PCF

ANNEXE 2 : La responsabilité du secteur privé dans l’île

Au-delà de la fonction publique ou des grandes entreprises publiques, le secteur privé dans l’île compte le plus grand nombre de salariés (ces dernières années, les patrons, commerçants, artisans, agriculteurs… et chefs d’entreprises corses ne sont plus très majoritaires dans ce secteur où même les responsabilités syndicales ou socio-professionnelles leur échappent  de plus en plus). Ces patrons préfèrent de plus en plus faire venir leurs employés d’ailleurs au détriment des jeunes locaux (paisani ou Nati qui) même à compétences égales (il y aurait même des promesses d’embauche avec des contrats qui ne seront pas honorés mais qui ensuite par un recours aux Prud’hommes permettent à ces salariés non embauchés comme promis d’acquérir un certain pécule, en attendant de trouver un autre emploi sur place). A noter aussi l’apparition de boîtes d’Intérim proposant de fournir aux patrons de Corse, des salariés qualifiés venus d’autres pays (voir sur Porto-Vecchju, Corse-matin-25 sept. 2013, ce type d’annonce en liaison avec un cabinet qualifié du Portugal)

Il y a une décorsisation de plus en plus criarde au niveau de l’emploi en Corse. Certains pointent du doigt l’arrivée massive de fonctionnaires non corses dans les administrations…

Oui, c’est vrai, mais il faut aussi balayer devant notre porte. C’est facile de critiquer la décorsisation des emplois dans les administrations « françaises »

mais quid des promotions mirobolantes ou clientélistes (piston) dans certaines administrations para-publiques telles les grosses mairies, la CAPA, les conseils généraux ou la Collectivité de Corse (agences, offices ou autres)… Là on ne dit rien… comme pour les entrepreneurs et commerçants corses (ou de corse) qui dans le privé, recrutent de préférence des gens venus d’ailleurs sans donner la préférence aux locaux. Il y en même, malheureusement, se disant nationalistes, mais n’employant que des gens de l’extérieur. Et la langue corse, à quand la préférence aux salariés parlant corse (certificat de langue corse pour quoi faire ?, s’il n’accorde pas une préférence pour l’emploi, à compétences égales !) ? des idées… Si dans les années 70-80, les patrons corses embauchaient naturellement en priorité des Corses, aujourd’hui c’est souvent le contraire.

Dans les entreprises et les commerces

Et que dire de l’originalité, y compris de nos entrepreneurs et commerçants corses, au-delà de leur politique peu favorable à l’embauche de salariés locaux, consistant aujourd’hui  à oublier y compris la corsisation des produits ou des noms de leurs entreprises ou commerces… Chacun peut voir que les nouvelles enseignes qui se créent sont « américanisées » ou francisées, il n’y a quasiment plus de commerces aux enseignes corses…  et les personnes élues des CCI ou des chambres des métiers se disant nationalistes ou favorables à la langue corse ne voient même pas que la corsisation des lieux et des produits est un atout économique. . Même si cela ne les empêche pas de signer des conventions sur l’emploi de la langue corse avec la Collectivité de Corse…

Et le chômage se développe

Pendant ce temps, le chômage progresse y compris en août, en pleine saison touristique, poursuivant sa hausse depuis plus d’un an… et on nous rabat les oreilles sur une économie corse qui se développe depuis une dizaine d’années !

Des emplois pour les Corses…

D’abord une application stricte de la notion de corsisation des emplois locaux, à partir de la définition du peuple corse que j’ai déjà énoncée plus haut. Ensuite se battre avec une structure  efficace à mettre en place : une véritable agence de retour des Corses de l’extérieur (du monde entier) ou de leurs descendants qui souhaitent revenir chez eux ou retrouver la terre de leurs ancêtres. Mais cette aventure ne se fera pas individuellement, il faut des moyens d’accompagnement pour leur trouver logement, emploi, formation, crèches, services psychologiques pour les accompagner dans la vie de tous les jours et les aider à s’acclimater à leur nouveau mode de vie et à la société corse d’aujourd’hui…

Par ailleurs, il faudrait que les mouvements nationalistes mettent en place une ANPE parallèle (cela avait été tenté à la fin des années 80 avec une association Aiutu corsu..) où seraient centralisées toutes les offres d’emplois et les demandes d’emplois que les Corses transmettraient et charge ensuite aux mouvements tous ensemble d’appuyer les démarches et  les candidatures…  Sinon, tout se passe en catimini, le Pôle emploi ne fait aucune différence entre les locaux (c’est même souvent le contraire) et ceux qui débarquent ou viennent exprès pour prendre des places. le tout par internet et souvent avec des conditions favorables même aux installations des nouveaux promus…Cela s’appelle, « construire la Corse de demain » et non plus attendre tout de l’Etat (en lui demandant de corsiser son administration, par exemple !).

La corsisation des emplois, une chimère ?

C’est ainsi que la « discrimination positive » au profit des salariés corses, acceptée et pratiquée naturellement jusqu’aux années 80 par les patrons corses, a été peu à peu abandonnée par le patronat de corse au profit d’une recherche à tout prix de rentabilité et de bénéfices, sans s’inquiéter des dégâts sociaux au sein de nombre de familles corses.  Et c’est ainsi qu’une autre règle s’est de facto imposée, les Corses n’ont plus aucune priorité et même de façon plus ou moins officielle, beaucoup préfèreront embaucher des personnes venues de l’extérieur plutôt que des jeunes (ou moins jeunes) corses, réputés plus rétifs à certaines méthodes de management dignes des grandes multinationales.

L’exemple le plus flagrant peut se voir en matière de formation professionnelle dans le secteur hôtelier ou touristique en général : alors que nombre de formations sont diligentées dans nombre de localités de l’île (Lycées, formations AFPA ou autres…) On trouve peu d’emplois pour les jeunes qui en sortent munis d’un diplôme. On peut se demander à quoi servent ces formations et que deviennent ces jeunes pourtant formés ?

Régression sociale : Vous avez dit, lutte des classes ?

Le nouveau patronat ayant de facto des pratiques renvoyant à des méthodes d’exploitation faisant trop penser à  la réalité d’une lutte de classes « dure » au détriment de nombre de salariés, les conflits sociaux, dont beaucoup souvent nés simplement du non-respect de la législation sociale ou du code du travail, vont se multiplier, y compris au sein des administrations (de plus en plus décorsisées), alors qu’elles devraient donner l’exemple en matière d’application du droit du travail.

Ainsi, nombre d’entreprises de Corse sont gérées aujourd’hui par des « technocrates » souvent venus d’ailleurs et recrutés pour leurs qualités en matière de « gestion des hommes », appliquant les mêmes règles défavorables aux salariés en général et aux salariés corses en particulier, car voulant à tout prix appliquer les mêmes modes de gestion et de management que les grandes entreprises du CAC 40, adhérentes du MEDEF gérant pourtant, elles, des centaines de salariés.

Les éternels débats sur le développement de l’île

C’est ainsi aussi que de grands penseurs ou de grands décideurs nous embrouillent les esprits en permanence sur les solutions économiques à appliquer dans l’île (en matière de formation, d’emploi ou autre) comme si nous traitions d‘un continent, alors que nous sommes 300000 hab., tout juste au même niveau qu’un petit quartier de Marseille.

Et ce alors que peut-être tout simplement une réflexion plus réaliste et moins prétentieuse pourrait nous laisser entrevoir les clés d’un développement économique plus harmonieux et plus judicieux, dès lors que les intérêts des entreprises et des salariés seraient plus complémentaires, et que les bénéfices des nouveaux patrons ne seraient pas tout à fait incompatibles avec une plus grande justice sociale et une meilleure répartition des richesses et des bénéfices entre la majorité des habitants de l’île ?

Véritable décentralisation ou déconcentration « centralisée »

On ne peut donc que constater au travers de certains conflits combien les intérêts économiques et sociaux des Corses sont méprisés. Nombre de conflits sociaux posent avec acuité la question de la corsisation des emplois et d’un véritable développement économique pour la Corse et les Corses. Mais cela pose aussi la question de la décentralisation que d’aucuns confondent avec une politique camouflée de déconcentration« centralisée » (on donne d’une main un semblant de compétences qu’on reprend ensuite d’une autre main en décidant ailleurs des véritables enjeux et des réponses apportées aux problèmes locaux). Les exemples en la matière sont nombreux. De telles pratiques de décorsisation se retrouvent dans nombre d’organismes publics, et à plus forte raison dans nombre de sociétés ou entreprises privées, où les décisions sont imposées à partir de l’extérieur, malgré les votes récents de la Collectivité de Corse en matière de décentralisation, surtout lorsque au sein de ces structures économiques n’existent pas des syndicats organisées et combattifs. De grandes sociétés (Secteur privé)  et les administrations avec des fonctionnaires de passage (Secteur public ou semi-public) aggravent la situation de l’emploi dans l’île en menant visiblement de façon systématique, et simultanément dans nombre de secteurs différents, une violente politique de décorsisation des emplois. La mobilisation s’impose pour mettre un frein à certaines pratiques en matière d’emploi en Corse. Cette mobilisation doit imposer l’accès à l’emploi pour les Corses par leur priorité d’emploi à compétences égales sur tout emploi vacant dans le public ou le privé.

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