TRIBUNE LIBRE : A FESTA DI A NAZIONE, À PARIS AUSSI ?

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Ce samedi 10 décembre, plus de deux cents corses vivant à Paris ou en région parisienne, se sont retrouvés pour célébrer A Festa di a Nazione.

Pourquoi fêter la Nation corse en 2016 ?

Le 30 janvier 1735 à Corte, les patriotes corses insurgés contre Gênes déclaraient unilatéralement l’Indépendance de l’Île, la dotaient d’une constitution et la plaçaient sous la protection de l’Immaculée Conception. Ils justifièrent leur révolution en se fondant sur la pensée de Saint Thomas d’Aquin et leur démarche était celle d’un peuple voulant vivre libre. Ils attribuaient, à cette occasion, à la Corse ses emblèmes nationaux, à savoir un hymne le Dio vi salve Regina et un drapeau blanc ornée de la tête de Maure. Depuis lors, ce drapeau a fait le tour du monde et le 8 décembre devint A festa di a Nazione.

La notion de peuple peut être définit comme étant une « communauté humaine unie par un territoire, une histoire, une langue et des liens culturels ».

Il est indéniable que le drapeau à tête de Maure et que le Dio vi Salve Regina rassemblent l’ensemble des Corses. Qu’ils vivent sur l’Île ou à l’extérieur, quel que soit leur âge, leur conviction politique, philosophique et religieuse, les Corses se lèvent respectueusement devant ces deux emblèmes. Ils font partie d’eux-mêmes, comme constitutifs de leur personnalité.

Ernest Renan disait au sujet de la nation : « Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ».

D’autres penseurs ou philosophes racrochent la notion de nation à celle de l’existence du lien partagé entre les vivants et les morts « sur nos berceaux et nos tombeaux ». Ce qui revient à dire qu’une nation est « une famille de familles ».

En ce sens, il est incontestable que la Corse est une nation. D’ailleurs, en mars 1914 les auteurs de A Cispra crurent bon de rappeler : « La Corse n’est pas un département français. C’est une nation qui a été conquise et qui renaîtra ».

Plus tard, Michel Rocard alors Premier Ministre de la France, conscient de cet état de fait, reconnut la Corse pour ce qu’elle était et tenta d’engager un dialogue de confiance entre la Corse et l’État.

Affirmer tranquillement sans véhémence, sans haine, ni rejet de quiconque, que la Corse est une nation relève du simple constat historique, sociologique, culturel et intellectuel.

Il y a sur l’île de Corse une manière de concevoir, d’organiser la vie, qui est différente de celle du continent français ou italien, même si par certains aspects, au fil des siècles, elle a pu se rapprocher de l’une ou de l’autre.

Ainsi, fêter la Nation corse revient à marquer par un événement annuel l’unité de l’ensemble des corses et invoquer les éléments de cette unité.

C’est dans cette perspective que la messe bilingue et que la veillée (chants et produits insulaires) prennent tout leur sens. Elles illustrent des éléments constitutifs de la Culture corse.

Pourquoi célébrer A Festa di a Nazione à Paris ?

Dans l’Histoire, les Corses se sont parfois expatriés de leur terre pour trouver fortune ou faire carrière. Malgré ces départs, souvent forcés et/ou contraints les Corses se sont organisés et réunis entre eux que ce soit en France continentale, dans les colonies, en Amérique… Le drapeau à tête de Maure a fait le tour du monde. Il est le lien de ralliement des Corses éparpillés sur la surface du globe.

Ce besoin de se rassembler, de se réunir, comme pour retrouver un « quelque chose de chez soi », illustre une fois de plus ce lien singulier que les Corses entretiennent entre eux. Il faut y voir un élément supplémentaire de définition du peuple et de la Nation corse.

Paris et sa région accueille des milliers de Corses. Ils y séjournent depuis quelques mois ou depuis plusieurs générations, ils sont retraités ou étudiants, et quel que soient leurs convictions politiques ils ont ce besoin – quasi vital -, de se retrouver. Le simple fait d’entendre un Corse, de parler du Pays, d’entonner un air de musique, ou de suivre les épopées du Sporting Club de Bastia ; ces petites choses du quotidien résonnent alors comme des élans de l’âme au plus profond, ancrées en chacun d’eux.

Célébrer A Festa di a Nazione devient alors un marqueur collectif. Une fois par an se réunir pour célébrer la Corse, commémorer, se remémorer notre histoire et faire mémoire de ce qu’a été notre peuple, afin de construire ensemble un avenir commun.

Organiser A Festa di a Nazione constitue pour nous l’occasion de faire vivre la Corse là où nous sommes, de lui donner chair, de l’incarner. Les personnes, comme les peuples, ne sont vivants que par les actes qu’ils posent. Réunir deux cents corses autour d’une messe bilingue, de chants et de produits corses, revient à rendre vivante la Corse à Paris. Le plus grand danger pour un insulaire n’est pas d’être éloigné de sa terre, mais de se couper de son enracinement, de ce qu’il est.

Parce que nous venons d’une histoire et d’une culture singulière, qu’il nous appartient de les transmettre. Ce n’est pas en les gardant dans les livres d’histoire et en y posant un regard nostalgique que nous ferons la vivacité de la Corse. Par la pratique de notre langue nous la transmettons, par la dégustation de nos produits locaux nous mettons en valeur un savoir-faire ancestral et nous assurons à nos producteurs un avenir, par les chants nous communiquons notre regard sur la vie et les rapports sociaux.
Par ces actes, nous formons le Peuple corse.

Alors, célébrer A Festa di a Nazione à Paris, revient tout simplement à faire vivre le Peuple corse là où il se trouve, en le fédérant autour des rites sociaux qui lui sont propres. C’est faire œuvre d’enracinement.

C’est maintenir vivantes nos traditions.

Plusieurs peuples sur Terre connaissent les phénomènes d’exil et de diaspora. Comme l’a indiqué le Président de l’Exécutif, Gilles Simeoni, dans son message à l’occasion de A Festa di a Nazione à Paris en 2016 : « la Corse a un besoin impérieux de sa diaspora… Les Corses de Paris, par leur nombre, la diversité de leurs compétences, leur attachement à l’Île, sont un maillon essentiel ».

Voilà pourquoi depuis deux ans, en prenant le relais de nos amis de A Casa di U Populu Corsu, nous organisons A Festa di a Nazione. 

Matthieu Colombani – Grégoire Bouret-Felce

 

 

Les deux auteurs ne sont pas membres du cercle I Chjassi di u Cumunu mais ils ont désiré apporter une contribution à la réflexion.

Grégoire BOURET-FELCE

A grandi entre Lyon, Londres, Paris et la Corse. Professionnel du bar et de la restauration depuis près de 15 ans, il s’attache à mettre en valeur dans son établissement, qu’il présente comme une ambassade de Corse à Paris, les formidables atouts de son île : culinaires, viticoles, artisanaux, musicaux, culturels… Militant de la Corse et de son émancipation, il défend avec force au quotidien les intérêts de l’île, sa culture et son peuple. 

Matthieu COLOMBANI

Juriste de formation, responsable public, il est devenu un interlocuteur reconnu de la vie associative corse à Paris. Il est estimé pour son engagement militant constant et sa volonté de construire une Corse apaisée, émancipée et développée. Il est l’un des ponts entre la Corse et Paris.

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