CONTRIBUTION : ANGÉLISME ET RÉALITÉ

Poubelles-cochons

Dans un précédent billet, (https://ichjassidiucumunu.com/2016/02/14/contribution-des-dechets-et-des-chiffres/), je rappelais que le dossier « déchets » qui semble être simple et pour lequel les solutions du type « café du commerce » sont souvent évoquées, est en réalité d’une très grande complexité et demande de hautes qualifications techniques, conjuguées à beaucoup d’humilité pour être résolu et expliqué aux usagers.

Je notais également que la responsabilité du nouvel exécutif n’en était que plus grande, tant le legs était empoisonné.

Celui-ci s’est donc mis à l’ouvrage et lors de la session des 26 et 27 mai 2016 a soumis à l’Assemblée de Corse qui les a adoptés deux plans : l’un pour la période d’urgence, l’autre pour le moyen terme.

Afin que le lecteur puisse s’y retrouver dans ce fourmillement de données il m’est apparu nécessaire de préciser à nouveau quelques points importants.

I – LES DÉCHETS CONCERNÉS

Chacun connaît les déchets ménagers et assimilés (encombrants par exemple) dits DMA[1], que l’on a tendance à considérer comme le noeud du problème.

Mais il faut y rajouter les déchets toxiques dispersés (batteries, résidus de peintures…), les déchets industriels spéciaux (produits par les établissements de santé, les industries, le BTP et l’agriculture), les déchets d’équipements électriques et électroniques (ordinateurs, TV et téléphones…), et les déchets ménagers spéciaux qui disposent de circuits spécifiques de traitement (piles, médicaments et huiles usagées).

Les dernières données globales (année 2010) qui figurent sur le blog du PADDUC sont les suivantes  (http://www.corse.fr/padduc/5-2-2-Dechets%C2%A0-production-gestion%C2%A0-l-etat-des-liens-a-l-exterieur_a42.html) :

Tableau 1. Production des déchets en Corse en 2010 (en tonnes).

D1

De manière synthétique on retiendra qu’en 2010 la Corse produisait 610 000 T de déchets par an et que les déchets ménagers et assimilés représentaient 40 % du total, soit 235 000 T.

Si des lecteurs peuvent apporter des précisions sur l’évolution de cette répartition en 2015 ainsi que sur le mode de traitement des déchets hors DMA, leur aide sera la bienvenue.

J’en conclus que les deux plans adoptés ne concernent qu’une partie du problème des déchets, car les déchets industriels banals, les boues des stations d’épuration, les déchets dangereux et les déchets du BTP, qui représentaient 60 % du total de la production de déchets en 2010 n’ont pas disparu. 

Il est donc regrettable que le plan de donne pas cette vision d’ensemble.

II – LA DYSSYMÉTRIE DE LA PRODUCTION DES DÉCHETS DANS L’ÎLE

Il est d’autant plus important d’avoir cette vision d’ensemble, car la comparaison entre les données nationales 2010 figurant sur le site de l’ADEME[2] (publication intitulée « chiffres clés – déchets 2014 » (http://www.ademe.fr/expertises/dechets/chiffres-cles-observations/chiffres-cles) montre que la production de déchets en Corse est dissymétrique de la moyenne nationale :

Tableau 2. Comparaison de la production des déchets en Corse et en France en 2010.

D2

Toujours de manière synthétique on notera que les DMA représentent 40% de la production en Corse alors que cette proportion est de 8 % à l’échelle nationale.

On retiendra qu’il y a 30 points d’écart entre les données nationales et régionales pour les DMA. 

Toujours de manière synthétique on notera que les déchets du BTP représentent 38 % de la production en Corse alors que cette proportion est de 73 % à l’échelle nationale.

On retiendra qu’il y a 35 points d’écart entre les données nationales et régionales pour les déchets du BTP. 

Certains diront qu’il y a un système de vases communicants entre les DMA et les déchets du BTP. Aux CHJASSI nous avons pour philosophie d’étayer notre argumentation, donc je ne soutiens pas cette thèse sauf à ce que des contributeurs puissent la démontrer. Néanmoins l’interrogation est de taille et demeure pendante.

Je remarque que les deux plans n’évoquent pas cette dissymétrie. 

III – LE PLAN D’URGENCE

Je crois inopportun et irrespectueux de porter un oeil critique sur le plan d’urgence, car en cas d’urgence les acteurs qui ont en charge un dossier font du mieux qu’ils peuvent et qu’en la matière le passé lègue au nouvel exécutif une situation catastrophique.

IV – LE PLAN DÉCHETS À MOYEN TERME

Le plan à moyen terme, lui, peut et doit être examiné avec attention, d’autant qu’il est argumenté et ambitieux : il prévoit 60 % de valorisation des déchets valorisables en 3 à 5 ans selon le rural et l’urbain.

Pour avoir une idée de ce que cela représente il faut avoir à l’esprit la situation actuelle :

Tableau 3. Vison d’ensemble de la situation en 2016.

D3

À supposer que l’objectif soit atteint, ce serait 60 % des 121 000 T valorisables ( bio déchets, verre, papiers, cartons, tétra pack, plastiques, métaux, textiles) qui seront valorisés.

Il y aura 73 000 T (121 000 * 0,6) qui viendront s’ajouter aux 18 000 T déjà valorisées, soit un total valorisé de 91 000 T, c’est à dire un peu plus de 50 % de la production annuelle des DMA.

Les 40% qui restent, 48 000 T (121 000 – 73 000), viendront s’agréger aux 41 000 T non valorisables, soit un total non valorisé de 89 000 T, c’est à dire un peu moins de 50 % de la production annuelle des DMA.

Toujours de manière synthétique on aura la situation suivante :

Tableau 3. Projection synthétique si le plan à moyen terme est un « succès ».

D4

  • J’observe tout d’abord que le plan ne propose pas de solutions pour les 89 000 T, alors que les capacités d’enfouissement sont atteintes.
  • J’observe ensuite que les 3 centres d’enfouissement (VICU, VIGHJANEDDU et PRUNELLI-DI-FIUMORBU) ont une d’une capacité administrative totale annuelle de 95 500 tonnes, en mesure d’absorber ces 89 000 T.
  • Je m’interroge donc : ces trois sites, leur environnement et leurs riverains seraient-ils voués à une malédiction éternelle et transformés en Lazarets[3] à déchets ultimes ?
  • J’observe enfin que le rapport, n’apporte pas de précisions sur ce point.

V – CONCLUSION 

Le nouvel exécutif s’est vu contraint de gérer une crise qui résulte du choix du tout enfouissement, porté par les exécutifs qui se sont succédés et il a le mérite de s’atteler à sa résolution, ce que n’avaient jamais fait les majorités précédentes, dans un plan qui décrit les procédés de traitement avec précision.

Mais le rapport à moyen terme adopté par l’Assemblé de Corse comporte à mon sens deux lacunes importantes : 

Première lacune :

Le plan ne donne pas une perspective d’ensemble : absence de précisions de la part des DMA dans le total des déchets et défaut d’explication de la dissymétrie des ratios régionaux et nationaux entre les DMA et les autres déchets.

Si la répartition 40 % DMA et 60 % autres déchets de 2010 est restée stable cela impliquerait qu’il reste 270 000 T de déchets autres que des DMA. On aurait donc un total de déchets (toutes catégories confondues) de 450 000 T (180 000 + 270 000) en 2015.

La Corse aurait donc diminué sa production de déchets de 160 000 T, soit 25 % de moins, par rapport à 2010 (valeur 2010 = 610 000 T), ce qui serait merveilleux…

Deuxième lacune :

Le plan ne sort pas de l’ambiguïté du sort des déchets échappant à la valorisation : près de 50 % du total, soit 89 000 T par an.

Le tout enfouissement pour le non valorisable sera t-il maintenu ou va t-on examiner les autres solutions techniques ?

Dans la première hypothèse il faudra songer à implanter d’autres sites que ceux qui sont actuellement à saturation. Se pose alors la question des lieux et des critères présidant aux choix ?

Or il existe des solutions qui ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients :

  • L’enfouissement suppose, pour le moment du moins (les sites de VIGHJANEDDU et PRUNELLI-DI-FIUMORBU ont une fermeture programmée pour 2020 et 2023) que les sites actuels continuent de recevoir les déchets.

S’agissant des inconvénients, chacun les connaît : nuisances olfactives et dégradation de l’environnement si les conditions d’enfouissement ne sont pas respectées.

L’exemple de VICU avec un casier faisant la joie des porcs (voir film sur la page FB du collectif PÀ UN PUMONTE PULITU) qui semblent avoir sauté la clôture (inexistante en fait) donne à réfléchir sur les engagements non tenus.

Mais associé à la valorisation maximale des DMA, l’enfouissement devient un moindre mal.

  • L’incinération avec valorisation énergétique[4] suppose de trouver un site qui permette d’utiliser l’énergie produite à l’exemple des incinérateurs de nouvelle génération, tout en sachant qu’il y aura des rejets qui seront largement inférieurs et bien moins nocifs que ceux du VAZZIO qui eux, ne semblent gêner personne, sauf quelques riverains.
  • L’exportation vers le continent français aurait le mérite de résoudre le problème. Mais elle aurait un coût pour l’usager qui risque de bondir en voyant le montant de sa taxe d’enlèvement s’envoler et mettrait en contradiction politique une majorité nationaliste démontrant qu’elle ne sait pas traiter le problème (momentanément du moins) sans le « pays ami ».
  • L’exportation au sein de l’UE aura elle aussi un coût. De plus elle est difficile, car elle nécessite le respect d’une procédure rigoureuse et exige que le taux de valorisé soit supérieur à 50 % de la production totale, comme mentionné dans la note du ministère du développement durable :

http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/note_TTD_taille_OK_BPGD-13-144-1.pdf.

Chacune de ces solutions doit être débattue sereinement, argumentée avec l’aide de sapiteurs et sans posture idéologique, car chacune a ses inconvénients. Il conviendra alors de faire un choix : un seul mode de traitement des déchets ultimes ou une combinaison de modes de traitement.

Cette absence de ligne directrice pour 50 % des déchets non valorisés a inspiré le titre de ce billet.

Non, nous ne vivons pas dans un monde angélique !

La réalité est malheureusement fort banale : chaque solution visant à traiter les déchets ultimes a ses avantages et ses inconvénients.

Mais si l’on choisit la solution de l’enfouissement je pense que le problème doit être traité à l’échelle régionale, avec une nouvelle vision du découpage des intercommunalités qui auront à partir de 2020 les compétences des déchets, de l’eau et de l’assainissement. Se posera alors la pérennité de l’outil SYVADEC.

Ces deux points seront développés dans de futurs billets.

Roger Micheli

[1] DMA : Déchets Ménagers et Assimilés.

[2] ADEME : Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.

[3] LAZARET : Lieu où étaient isolés les lépreux qui a évolué en lieu où équipages et marchandises étaient mis en quarantaine pour prévenir toute propagation épidémique.

[4] http://www.ademe.fr/expertises/dechets/passer-a-laction/valorisation-energetique/dossier/lincineration/lessentiel-lincineration

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