CONTRIBUTION : CONSIDÉRATION SUR L’ÊTRE CORSE

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En ces temps de revendications populaires, il est une question fondamentale qui s’impose mais envers laquelle persiste une forme de répulsion:

Qu’est-ce qu’un corse ?

Être corse, malgré les définitions communes les plus aisées, ne peut se résumer à un seul « sentiment d’appartenance à une communauté », cette revendication ne peut répondre au  lyrisme d’un simple emportement du coeur. Cette assertion indéfinie et vaporeuse renvoie à un certain nombre de questions : Quelle communauté ? Le sentimentalisme doit-il intervenir dans une définition qui se doit d’être objective, ethnologique, historique, philosophique voire juridique ?

Il est très difficile d’amener des réponses.

Il est encore plus dur de se poser certaines questions.

« Peuple », « nation », « communauté », « ceppu », société, sont autant de mots auxquels on colle volontiers l’adjectif qualificatif de « corse ».

Mais que savons-nous réellement de cette notion ?

Aujourd’hui, si l’ile était amenée à concevoir sa propre norme juridique suprême, la Constitution, il nous faudrait établir précisément et de façon juridique les critères définition de ce qui fait le Corse, de l’individu comme du peuple et ce afin d’envisager, de manière logique et consécutive, la mise en place du principe de citoyenneté.

Nous devons alors d’établir, de manière scientifique et objective, les items que nous devons prendre en compte pour établir cette définition qui ne peut se résumer à quelques mots jetés sur du papier, paroles creuses héritées de réflexes linguistiques modelées par un siècle de discours politiques sans application réelle.

Pour cela, nous devons découper la société corse en segments et étudier chacun d’entre eux dans ce qu’il a de particulier et dans ce qui le relie aux autres éléments de la société insulaire.

Comment envisager LE corse sans envisager LA Corse ? L’analyse des composantes de l’architecture sociétale corse est, de fait, incontournable.

I – De la Structure

« L’individu s’oppose à la collectivité, mais il s’en nourrit. Et l’important est bien moins de savoir à quoi il s’oppose que ce dont il se nourrit. « 

André Malraux, Le Temps du mépris

Commençons par observer la structure archétypale et fondamentale de la société Corse.

La société corse se divise ainsi en cellules concentriques et interdépendantes que nous tenterons d’étudier ci-après :

L’Individu :

L’individu est la plus petite cellule quantifiable indivisible d’une communauté.

L’individu est l’être sentant et conscient, c’est-à-dire doté d’un système de perception/conscience lui permettant d’interagir avec la réalité qui l’environne.

Il a besoin, pour cela, de bénéficier d’intégrité et d’être en harmonie avec le monde qui l’entoure : c’est-à-dire que sa structure intérieure mentale/psychologique/spirituelle ne doit pas souffrir des influences néfastes et contraires extérieures constituant un péril pour sa totalité.

Les agressions ou perturbations poussent ce dit individu à ne plus être en osmose avec son environnement naturel ou social et disposent ce dernier à développer des facultés de préservation qui, bien souvent, le motivent à pervertir sa nature.

C’est cette déstabilisation qui provoque l’individualisme, l’égocentrisme voire à l’égotisme (le culte de sa propre personnalité).

La notion d’individualisme est apparue très tard dans notre histoire. C’est l’ère du consumérisme qui a porté sur les fonts baptismaux l’individu roi qui est l’apanage de la Corse dite « Moderne ». Le solde démographique de l’ile porte un constat flagrant : Les Corses n’ont pas d’enfants (voir l’article de Pierre Poggioli intitulé « Contribution : Corse, croissance démographique»), le solde naturel est très bas. Simple hasard ? Absolument pas.

L’essor de la civilisation moderne dans l’île, urbaine et technologique s’est effectué en deux temps :

  • Au XIXème siècle lors du départ d’une partie importante de la population corse, fuyant le rural économiquement sinistré pour les villes insulaires mais surtout pour le continent et les colonies françaises.
  • Dans la seconde partie du XXème siècle, suite aux deux conflits mondiaux, pour les mêmes raisons qu’au XIXème et dans le but de faciliter l’accession des enfants à l’éducation et/ou à l’emploi.

C’est à ces moments de notre histoire que les corses accèdent à la consommation et à la notion de modernité (qui s’appliquait surtout, à l’époque, pour l’eau courante et les toilettes dans la maison).

Basculant d’une civilisation agro-pastorale à une civilisation urbaine, les corses purent se permettre de rêver, pour leurs enfants, à une vie meilleure.

Il n’allait en être rien, bien évidemment. Nous le verrons tout au long de notre exposé.

La Famille : « Di quale sì ? »

Nous connaissons cette phrase par cœur. Cette interrogation lancée par nos anciens à l’œil fixe et inquisiteur cache une profondeur qui est masquée par la simplicité apparente de la demande. Ce n’est pas une simple déclinaison de l’identité civile qui est attendue là, mais véritablement le déploiement d’un arbre généalogique centenaire voire millénaire qui se fera par la simple évocation d’un ou deux aïeux représentatifs.

La famille, en Corse, ce sont aussi ceux qui ne sont plus là et ceux qui suivront après nous, qui se penchent autour du berceau débordant de possibilités futures dans lequel somnole l’avenir de notre peuple. Il y a une forme d’atemporalité.

Au-delà de ces considérations, la famille en Corse est un creuset dans lequel l’enfant va mûrir en s’imprégnant des valeurs (bonnes, mauvais) des siens. Le collectif forme l’individu qui servira la cellule. La boucle est bouclée.

Nous assistons cependant à une disparition de la cellule familiale basique : familles monoparentales en forte augmentation (17.3% en 2009 contre une moyenne française de 13.7%, à savoir 15930 enfants qui vivent avec un seul de leur parent). Le stress de la vie moderne chronophage tendant à empêcher les moments d’échange et de partage, les enfants en arrivent à vivre avec leur(s) parent(s) des systèmes de « colocation » au sein desquels toute forme de transmission est prohibée.

A ce titre, la terminologie corse est intéressante :

U Ceppu : La souche ou lignée. Les racines, pourraient-on affirmer. Ce terme sert généralement à qualifier la qualité sociale donnée à une famille.

A Razza o Razzinu : Se dit lorsque plusieurs individus d’un même groupe possèdent une parenté éloignée et/ou des similitudes physiques ou de caractère. Ce terme peut prêter à confusion par l’homophonie qu’il présente avec le terme français « race ». Or, son acception corse est plutôt celle d’une ou plusieurs qualités communes présentées par les membres d’une même famille.

A sterpa : S’applique essentiellement à la descendance.

A casata : Le nom de famille au sens du nom de la maisonnée (individus de la même famille partageant le même toît). Comme le ceppu, la casata possède une connotation généalogique ascendante.

La famille est donc cette entité qui révèle une réalité sensible et sentimentale, mais c’est aussi cette cellule couvrant un segment de temps indéfini dont l’allégorie est végétale : la famille corse plonge ses racines dans les temps anciens tout en projetant ses branches vers l’avenir.

Celui qui souhaite donc devenir corse doit s’appliquer à faire prendre « souche » à sa famille sur le territoire, signifiant ainsi sa volonté d’engager sa descendance, ses alliés et/o uses collatéraux, dans la vie de l’île, de son peuple, et de sa société.

Le Clan : Le fameux clan. Sur toutes les lèvres. Coupable de tous les mots. Pourtant, le clan est une fédération naturelle et hiérarchisée de familles qui sont en contact par les alliances matrimoniales ou par des rapports fictifs (ancêtres mythiques communs). Nous sommes loin de la vision moderne qui en vient à mêler les notions bancales de clanisme, de clientélisme, de «partitone». Or, si l’on « appartient » à un système clientéliste ou à tel ou tel parti, l’on est « affilié » au clan. La notion familiale de filiation est bien présente et donne un tout autre éclairage à ce concept. Le clan est synonyme, à son origine, de la mise de chaque individu au service du collectif.

C’est un phénomène qui se rencontre assez facilement en Orient et au Moyen-Orient. C’est aussi le modèle qui prévalait en Corse avant que n’intervienne la Francisata du XIXème siècle, avant que les grandes familles investies en politique n’utilisent cet espace social comme machine électorale.

Ce que nous appelons « clans » aujourd’hui est bien éloigné de la notion traditionnelle du terme. Nous assistons aujourd’hui non pas à la cohésion de groupes sociaux prônant la solidarité et l’entre-aide mais plutôt au clientélisme qui veut que l’on achète la loyauté ou que l’on s’offre le concours d’individus ou de familles en monnayant les intérêts de ces derniers, en fonction des appétits de leur classe sociale (les plus démunis réclameront des emplois, les plus favorisés réclameront des faveurs ou des titres/mandats). De fait, la structure et la hiérarchie clanistes ne sont pas respectées.

Nous nous livrons, actuellement, à une facilité linguistique qui efface pourtant la réalité de la chose. Ce n’est pas le clan, au sens primitif du terme, qui est en cause dans la structuration politique et politicienne contemporaine de la Corse, mais plutôt le Caciquisme. Le terme espagnol de « Cacique » ramène à la civilisation précolombienne mais fut utilisé en Espagne lors du rétablissement de la Monarchie Bourbon sur le trône. Ce mot renvoie à la gestion politique détenue par une classe de notables et/ou potentats qui exercent leur industrie par le biais du chantage, de la manipulation, de la violence, du népotisme et du despotisme.

Il est évident que l’arme préférée de ces « Caciques » est le clientélisme qui a permis de créer des générations de corses fonctionnaires subalternes mais politiquement contrôlables tout en les soumettant à une hiérarchie continentale docile et manipulable.

Il paraissait intéressant et éclairant d’opposer donc les deux concepts, le Clan et le Cacique clientéliste, afin d’envisager la réalité de l’ile sous un jour nouveau.

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Le Village : U paese. Le pays. Le Corse, c’est avant tout la ruralité. Le village, c’est aussi l’espace privilégié où prospère la famille. C’est bien la définition du village à laquelle nous souscrivons, à savoir un domaine rural composé d’habitations en faible nombre et dans lequel évolue une ou plusieurs familles.

Le village est cet espace précis où la famille possède ses ancrages. Le village est aussi et surtout l’endroit de l’activité économique basique.

Or, la France, par les lois sur la privatisation de l’exploitation agricole des espaces publics et par l’interdiction de l’utilisation des forêts, a facilité la désertification du rural. Seules les populations de montagne ont pu maintenir une forme de société traditionnelle car leur structure sociale restait basée sur l’élevage, le pastoralisme et une forme de semi-nomadisme.

La population intégrée dans les villes, notamment au début du XXème siècle, reproduisirent les pratiques villageoises dans ce nouvel environnement, considérant le quartier (parfois même l’immeuble) comme un territoire analogue à celui du village. Chaque zone devenant ainsi « un village dans la ville, il n’était pas rare de retrouver les gens issus d’une même localité rurale dans le même ensemble urbain.

Or, il n’en fut pas de même pour les générations suivantes. La paupérisation des corses ayant franchi un pas avec les années 60, le paysage urbain se mit à évoluer en fonction de cette dégradation.

Le centre des agglomérations urbaines devint un lieu de concentration d’une population dont le niveau de vie est généralement plus élevé que celui des segments de population présents dans les espaces périphériques. Les quartiers que nous appellerons « tampons » situés entre les deux zones deviennent, entre les années 80 et la fin des années 90, des zones oubliées (A citadè di Bastia, San Ghjisè, etc).

Ainsi, les disparités sociales se sont faites disparités géographiques.

Hors, depuis le début des années 2000, des plans d’amélioration de l’habitat, stratégiquement appliqués par les municipalités, visent à la réhabilitation de ces espaces situés entre des centres au niveau de vie élevé, commerçants et attractifs et des « banlieues » négligées, socialement sinistrées et oubliées des pouvoirs publics.

Cependant, cette œuvre louable a généré (volontairement ou pas) une forme de gentrification des zones tampons où se trouvaient autrefois des segments de la population corse oscillant entre deux niveaux sociaux, où la présence de personnes issues de l’immigration était très forte, provoquant une spéculation sur l’immobilier.

En conséquence, la population autochtone a dû se déplacer majoritairement vers les quartiers défavorisés, laissant la place à une catégorie sociale plus élevée ou à un nouveau type de migrants disposant d’une capacité financière d’investissement supérieure à celle de la population locale originelle.

Par écho, les centres-villes ont connu eux aussi une augmentation du prix de l’immobilier, obligeant ainsi les corses à se reporter sur les zones périurbaines (résidentielles ou autre), vidant les centres-villes et empêchant le retrait de la population vers le rural qui ne présente pas assez d’attraits économiques.

Essayons de nous représenter ces processus de manière graphique :

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Le corse est devenu un « néo-rural », perdu dans un environnement confortable mais mouvant, sans repères, invoquant les valeurs traditionnelles issues d’une civilisation agro-pastorale disparue, en même temps que s’effaçait, collectivement, notre lien vers la terre.

La Pieve : Nom qui trouve son origine dans le latin « plebs » c’est-à-dire le peuple. Ici encore, la division toponymique correspond aussi à un groupe humain. La Pieve est une division religieuse héritée de l’empire romain. Son centre est l’église dite piévane, c’est-à-dire principale de la microrégion. Cette division sera ensuite modifiée par l’administration française qui fera officiellement disparaitre cette appellation à des fins politiques, électorales sous la dénomination de « cantons ».

Ici encore, le lieu a subi la dégénérescence programmée de la francisata. Ainsi, ce qui constituait une partie de l’identité géographique de nos ancêtres s’est faite « canton » afin de mieux baliser électoralement une population et d’imposer certains rapports de force électoraux.

Nation : Naitre. La racine du mot est claire, nette, précise et sans appel. La nation, selon le Littré (Dictionnaire de la langue française) est un «ensemble de personnes vivant sur un territoire commun, conscient de son unité (historique, culturelle, etc.) et constituant une entité politique». Cette notion est mauvaise car jacobine, centralisatrice et normalisée sur le modèle prévu par la tradition philosophique française. Or, la nation corse, plus proche des modes de structuration orientaux que du standard français, est une forme de fédéralisme tribal. Paoli lui-même en avait conscience et avait fondé son mode de gouvernance sur cette connaissance pragmatique et objective de notre microcosme sociopolitique.

Le concept de nation implique une adhésion commune des microcellules de la société à une vision culturelle, historique, morale et politique commune. Les individus qui composent la famille, les familles qui composent le clan, les clans qui composent la nation, tous doivent répondre de cette unité fondamentale, sans concurrence mais en collaboration totale.

Cette construction sociale typiquement méditerranéenne pose alors la problématique de la confrontation entre ces secteurs superposés de la vie insulaire. Les points de contact entre les cellules sociales se mettent en place au niveau politique.

Ces groupes qui composent la nation se confrontent de deux façons :

  • Positive lorsque leur but est commun. Elles mettent alors leurs réseaux et leurs forces vives en commun dans l’obtention d’un objectif.
  • Négative : on assiste alors à l’apparition de la violence. Les sous-groupes (partis politiques, groupes d’intérêt économique, bandes criminelles…) entrent dans une spirale de la destruction de « l’autre ».

Il nous faut ouvrir ici une courte parenthèse sur la violence.

Nous avons eu pour habitude de traiter de la violence de manière éthérée, en tentant par divers organismes et associations, de lutter contre elle en proposant sa contrepartie opposée : la non-violence. Un mot qui semble recouvrir un certain pacifisme.

Or, la violence possède deux origines majeures :

  • La violence groupusculaire : celle des bandes armées ayant des intérêts économiques parallèles. Cause d’un certains nombres de morts dans l’île, elle n’est produite que par souci de captation du pouvoir politique, essentiellement et financier via l’économie « underground » (drogue, jeux, prostitution) ou l’économie politique (marchés publics, spéculation foncière et immobilière).
  • La violence institutionnelle : nous allons bien évidemment évoquer la position de l’état français vis-à-vis des revendications nationales corses (langues, développement…) manifestant un mépris politique des plus flagrants, en invoquant le monolithisme d’une constitution française qui fut changée plus d’une vingtaine de fois au cours du XXème siècle

Le produit de ces deux formes de violences donne nécessairement naissance à la violence de type individuel. Les individus sont impactés par la violence groupusculaire et institutionnelle et se mettent donc à produire de la violence à titre personnel.

Pour fermer cette parenthèse, nous nous permettrons de citer l’œuvre culte de Frank Herbert dans laquelle le jeune héros, Paul Atréides, est éduqué par une sororité à devenir un homme accompli et révélé. Cet enseignement tient essentiellement à ce mantra, cette leçon sur la peur, qui pourrait tout à fait être adaptée à la violence dont nous traitons ici :

« Je ne connaîtrai pas la peur car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi. »

Il est donc primordial de ne pas se focaliser sur la violence elle-même mais bien sur les facteurs qui en sont à l’origine. Toute forme de « pacifisme » est vouée à engendrer une méconnaissance des origines et motivations de la violence.

La Patrie : La patrie est la terre des pères, c’est-à-dire des aïeux. Le terme possède une connotation sentimentale indéniable. C’est dans cette terre que gisent les ancêtres, comme les graines en sommeil d’un avenir construit par le legs de la Tradition.

L’interdépendance de toutes ces catégories constitue la forme globale de la société corse de la manière où nous pourrions la concevoir de sa plus petite cellule jusqu’à son cercle le plus large.

La Patrie, c’est la nation modelée par l’histoire individuelle et collective. Les siècles l’ont façonnée et ont favorisé la fusion du territoire, des hommes et de l’histoire afin de donner naissance à cet élément traditionnel.

Car la notion de patrie est bien celle de la tradition au sens de l’héritage. Qui dit patrimoine héréditaire se doit d’invoquer le sens de l’histoire. Ainsi, si la nation est la communauté des héritiers, la patrie est l’unité séculaire de ce legs. Ainsi, Napoléon s’adressant par voie épistolaire à Paoli en 1789, commençait sa lettre par : « Général, je naquis quand la patrie périssait…. ». Allusion à la bataille féroce de Ponte Novu et à la fin du royaume de Corse, le jeune officier qui deviendra empereur emploie le terme de « patrie » qui est utilisé à 6 reprises dans la Constitution corse tandis que le terme nation n’y est pas évoqué. Le grand Pasquale Paoli n’était-il pas « U Babbu di a Patria ».

Cependant, la patrie peut revêtir, selon les contextes sociaux et politiques, différentes apparences au gré des appétits politiques, purement rhétoriques.

Ainsi, la notion de patrie, teintée d’une connotation souverainiste et extrémiste, s’est effacée devant la notion de nation qui, elle-même, tend à se faire supplanter par celle plus large et moins clivante de « communauté de destin ». Or, la communauté de destin, c’est bien ce qui est visé par la nation et la patrie, par l’intégration des individus ou groupes désireux de manière manifeste de s’insérer dans leur cadre culturel et mental, voire législatif, précis.

On ne peut cependant définir une patrie par sa seule communauté de destin, ce qui reviendrait à confondre le moyen de locomotion avec la destination.

La Patrie possède cette dimension culturelle qui est différente de la nature politique de la nation, c’est vers elle qu’il nous faut tendre en gardant à l’esprit que la politique est un outil au service du peuple et jamais l’inverse.

C’est donc, naturellement, que se pose ici la question de l’Europe.

Analyser la dualité du rôle de l’Europe dans la sauvegarde et/ou la défense de notre nation n’est pas notre propos. Il convient cependant de l’évoquer clairement :

L’Europe peut constituer une issue politique pour notre nation dans le cas où son statut pourrait évoluer d’euro-région vers celui de nation-état souveraine en ce que l’Union européenne constitue un pouvoir au-delà du pouvoir de la république française, laquelle a aliéné une partie non-négligeable de sa souveraineté afin de se conserver sa position au sein de l’alliance européenne.

Malgré cela, il nous semble inquiétant de voir la tournure libérale adoptée par l’Europe qui semble vouloir établir son fédéralisme puissant sur une concurrence économique des régions entre elles, par la création d’une course à l’innovation et au produit commercial.

Cet outil d’émancipation peut ainsi se faire arme d’autodestruction et se retourner facilement contre de « nouvelles nations émergentes ».

Cette question reste à développer et nous invitions le lecteur à fournir sa propre analyse de la chose.

II – Du ciment de la structure

« Et tu dois te conduire comme si de toi et de ton acte seul dépendait le destin de ton peuple, et que toute responsabilité te soit impartie. »

Johann Gottlieb Fichte

Voyons en quoi consiste le ciment qui établit la liaison particulière et solide entre tous les éléments que nous avons étudiés précédemment :

Terre : Le lien de l’individu à la terre est essentiel. Notre caractère insulaire a forgé de manière irrémédiable notre attachement au territoire, de manière simplement physique et concrète ou de manière allégorique. Le lien au sol est le terreau dans lequel s’est forgée notre culture qui, d’ailleurs, au niveau strictement étymologique, signifie l’action de labourer, de travailler la terre. Le Corse est certes un marin, le commerce au sein de la méditerranée occidentale depuis le néolithique en atteste, mais il est surtout et avant tout un montagnard, un agriculteur ou un cultivateur. Ce lien à la terre est mystique, comme il le fût pour les étrusques qui peuplèrent certaines régions de l’île. Le respect des saisons et des forces en vigueur au sein de la Création revêtait un caractère religieux. La religion est bien ce « lien à ce qui est sacré », comme le définit l’origine du terme et c’est ce qui fait que beaucoup de corses aujourd’hui, malgré la laïcité et l’héritage de la philosophie des Lumières, continuent à croire en la magie blanche (l’ochju, le respect des édifices religieux, le pouvoir du corail…).

La terre de Corse, et c’est là certainement une évidence qui s’est faite truisme avec le temps mais qui renferme certaines vérités perceptibles et irréfutables, est une île. Une île qui, de fait, est entourée d’eau. Cette eau, la mer méditerranée, a constitué pour beaucoup et pendant longtemps une route permettant l’accès à de nouvelles destinations, à la faveur du commerce ou des migrations. La mer n’était donc qu’un prolongement de la terre. Terre sur laquelle étaient produits, depuis la plus haute antiquité, des produits de consommation courante o de luxe d’une qualité certaine (blé, cire, miel, bois, métaux, pierre…)

Tout cela, jusqu’au XXème siècle.

Les lois douanières françaises et la volonté jacobine de fermer les exploitations de matières premières (bois, pierre, mines…) ont favorisé l’abandon de l’agriculture.

Les corses, répartis dès les années 50 de manière massive dans les villes, ne voyaient plus aucun intérêt à pratiquer les métiers de la terre considérés comme ingrats, avilissants et socialement peu dignes d’intérêt.

Cette époque a vu la fin de notre agriculture. Le point culminant de la prise de conscience de cet état de fait fut enclenché par l’action de la SOMIVAC et la réaction d’un certain nombre de patriotes corses lors des évènements d’Aleria, réaction qui allait donner naissance au nationalisme dit «contemporain ». Si la France et le déclin de l’intérêt des corses pour l’agriculture ont mis à mort ce secteur, les tentatives de spéculation sur le sol ont fini d’enterrer le cadavre de nos anciennes mœurs terriennes.

De fait, notre lien à la terre est coupé. Le cordon ombilical qui nourrissait notre esprit de peuple s’est atrophié. Nos valeurs se sont inversées :

  • La culture de la terre est devenue exploitation : le béton a remplacé les champs et la notion d’habitation a remplacé celle d’alimentation
  • Les us et coutumes d’une population agro-pastorale sont devenus des signifiants d’une tentative de réappropriation d’un âge d’or (paghjelle, operate, foires…)
  • La solidarité et l’interdépendance sont devenues application de stratégies de réseaux.

La question de la Diaspora se pose alors face à cette appartenance viscérale à notre terre.

Les corses ont connu l’exil, pour des raisons alimentaires, de manière massive, plusieurs fois au cours des deux derniers siècles. Ainsi, on estime à environ 1.500.000 la population corse vivant à l’extérieur de l’ile (dont environ 50% dans l’hexagone). L’appartenance de cette communauté hors de nos frontières naturelles peut nous amener à nous poser une question : Quelle place leur accorder dans la vie de la nation corse ?

Nous pouvons alors diviser cette diaspora en plusieurs segments :

  • Les corses de l’extérieur dont le souhait serait de revenir en Corse participer activement (à l’intérieur de l’île ou à l’extérieur) à l’émancipation et au développement de notre patrie.
  • Ceux qui se réclament d’une certaine «corsitude» étalée de manière ostensible à grands renforts d’arbres généalogiques aussi excentriques qu’extensibles mais ne connaissent de la Corse que les séjours vacanciers, le farniente et les pieds en éventail.

Nous ne saurions envisager et élaborer un avenir national sans pour autant prendre ces éléments en compte.

La conscience et la volonté des individus issus des corses de l’étranger doivent être des marqueurs essentiels permettant leur intégration à la nation corse.

Cette volonté, ces actes, peuvent recouvrir diverses réalités :

  • Individuelle : souscrire à l’apprentissage de la langue.
  • Familiale : engager ses ascendants directs, son couple ou/et ses enfants dans une démarche d’implantation définitive, pérenne et stable afin de faire souche en Corse.
  • Associative, socio-économique : faire vivre, animer ou développer des activités relatives à la réappropriation de la culture et du patrimoine corse, au développement économique et social de l’île (extérieurement ou intramuros)

Ainsi, le retour de ces « nationaux » pourrait être calqué sur le modèle israélien (loin de toute considération politique, considérant la seule efficacité du protocole) : le « kibboutz », notamment le premier de ceux-ci : le kibboutz Degania.

Cela consisterait à intégrer les corses du retour dans des communautés agricoles, avec une mise en commun des outils de production, fabrication, et de transformation. Ces périodes de 6 mois/1 an seraient mises à profit pour effectuer un apprentissage de la langue immersif, tout en favorisant l’épanouissement culturel et social.

Ce genre de protocole d’intégration devrait être ainsi élargi à l’ensemble de la population de l’île, notamment pour les jeunes, essentiellement la frange inscrite dans une démarche d’insertion professionnelle et/ou sociale.

Se posera alors la question du droit du sol et du droit du sang qui est un débat qui doit se tenir impérativement loin de toutes les considérations intellectuellement malhonnêtes et de toutes les sensibleries inhérentes à ce type de discours et relatives à la phrase toute faite et stéréotype rappelant « les heures les plus sombres de notre histoire ». Le terme « droit du sang » ayant subi les affres de la propagande et étant toujours aujourd’hui suspect lorsqu’il est vu sous le prisme de l’Allemagne nazie du début du siècle, il conviendra, pour aborder cette discussion qui nécessite une attention et un traitement particuliers, de se décharger de ce poids négatif dû à une mauvaise acception du terme.

Nous devons prendre conscience que la terre de Corse est une manne céleste, offrant à la fois un climat tempéré, une terre fertile, et des espaces naturels à consacrer impérativement ou à vouer à l’autosubsistance, voire à l’exportation.

La Corse doit prendre la pleine mesure de sa place au sein de la méditerranée occidentale. Il est essentiel de passer de l’hémiplégie Corse-Continent (France) et de retrouver une dimension géostratégique globale (Italie, Espagne, Afrique du Nord…).

La Corse n’est pas une simple route à sens unique.

Langue : 50.000 locuteurs sur 323.000 habitants. Autant le dire clairement : ce lien national est en voie de disparition.

La langue est devenue une simple revendication adoptée même par les ennemis les plus acharnés de son officialisation. Les divers courants de droite ou de gauche n’ont jamais souhaité la voir institutionnaliser, pas plus aujourd’hui qu’hier. La posture de la présidence du Conseil exécutif visant à se glorifier de la démarche visant à la co-officialité du Corse et du français est une vanité démagogique car toutes et tous ont parfaitement conscience de l’incompatibilité institutionnelle entre une telle application et le cadre normatif juridique français. De fait, toute déclaration d’un segment politique non-patriote visant à se targuer de l’adoption d’une telle mesure ne constitue q’une pirouette de façade, un miroir aux alouettes, surfant sur la vague croissante de revendications populaires, avec pour objectif le ratissage électoral de quelques voix pseudo-identitaristes sans engagement politique déterminé.

Pourtant, la sauvegarde de la langue, si elle doit impérativement arriver à prendre une dimension politique globale, doit avant tout passer par la prise de conscience de la population, de la société civile. Peu de familles pratiquent le corse dans l’enceinte du foyer. Peu (ou pas) de structures n’effectuent de réelles immersions et ce malgré les initiatives louables, associatives ou entrepreneuriales qui voient le jour et qui restent, cependant, quantitativement marginales (Compru in Corsu, A Piazzetta…). Plusieurs facteurs sont à l’origine de ce drame intime collectif :

  • Le corse a vu le français se substituer à lui de manière institutionnelle en 1852, ce dernier devenant une arme d’intégration massive à la nation colonisatrice (par l’éducation et l’emploi)
  • Le corse restait être la langue des « paesani », des « culs-terreux » et devenait donc indigne d’une population élevée au rang de « population citadine ».

La culpabilité est donc double :

  • Collective : Les institutions politiques et législatives n’ont su, au cours des deux derniers siècles, établir un plan réel et efficace de sauvegarde de la langue corse en favorisant le domaine de l’immersion comme le font aisément les gallois ou les basques.

Le refus de la coofficialité par un état républicain jacobin, centralisateur et l’utilisation de cette revendication par les partis traditionnels de l’île de tradition française en tant qu’alibi électoral constituent autant de raisons de la mort programmée de la « lingua di u pane ».

  • Individuelle : Les parents ont peu ou pas transmis la langue au sein du foyer, générant par là une absence d’intérêt des jeunes pour la pratique de celle-ci ou retardant son apprentissage. De fait, en abandonnant individuellement l’usage de la langue, nous la faisons disparaitre au niveau collectif.

Le seul remède : la pratique privée permanente et soutenue associée à une institutionnalisation de l’utilisation de la langue. Le politique doit se reposer sur la société civile pour solidifier des démarches générales fermes d’affirmation du corse par l’immersion totale, en rupture définitive et brutale avec le concept jacobin de langue nationale.

Croyances : Il ne faut pas se restreindre au cadre purement religieux majoritaire, à savoir celui du christianisme et plus généralement celui du catholicisme. Notre promiscuité (si tant est qu’il en reste une) avec la nature et notre attachement atavique au sol ont développé chez nous une forme d’animisme. Ainsi, la nature revêt un caractère sacré, mystérieux voire mystique.

Cette relation s’est délitée avec le temps et le développement de la société dite « moderne » (la crise des déchets faisant foi).

Nous entendons par croyances la relation qui s’instaure par l’héritage historique, l’éducation (la transmission) et la structuration mentale entre l’homme (en tant qu’individu ou collectivement) et les archétypes fondamentaux (à savoir

Ce système de croyance prend plusieurs formes :

  • Populaire : au sens de la pratique de certains rites tels que l’ochju, ou plus largement ceux des us et coutumes, ce que nous pouvons appeler « l’habitus » corse.
  • Politique : Le peuple corse est le peuple de la croyance absolue en la destinée. Le culte de « l’homme providentiel » est encore très présent. Les nationalistes invoqueront plus volontiers des hommes providentiels comme Pasquale de Paoli ou Sambucucciu d’Alandu, Sampieru ou tout autre héros relatif au passé résistant de la Corse tandis que les républicains se réfèreront à des hommes tels que De Gaulle, Napoléon Bonaparte ou tout autre personnage ayant eu une aura à l’échelon français (à minima).

L’insertion dans la communauté corse ne peut s’effectuer sans adhésion à des valeurs communes issues d’un fond historique, mythique, ou mythologique.

Attention, il ne s’agit pas ici d’user de propagande afin de dédouaner la manipulation politique de certains faits. Nous affirmons ici que les mythes sont les allégories permettant l’assimilation de valeurs, sous le prisme initiatique social et/ou familial.

TD3

III – En conclusion

« Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation. »

Karla Marx & Friedrich Engels, Manifeste du Parti Communiste

Notre propos n’a pas vocation à être démagogique ni l’œuvre d’un spécialiste.

Nous avons souhaité livrer ici des idées, des concepts, des pistes de réflexion pour ce qui nous semble être la base même, le fondement, le pilier central et la clé de voûte de tout engagement sincère en politique, notamment dans les formations dites « nationales corses ». Ceci de manière rationnelle et dépassionnée.

Nous avons tenté d’établir un certain nombre d’éléments permettant de définir le Corse dans ses réalités ethniques, en tant qu’individu s’inscrivant dans une logique d’interpénétration des cercles sociaux composant la société corse, que ces cercles soient en déréliction ou intacts.

Il est désormais l’heure de nous poser la question. Être Corse, est-ce :

  • S’inscrire dans le cadre strict de chacune des strates énoncées ci-dessus et remplir tous les critères sans aucun manquement ?
  • Répondre à un certain nombre des critères. Nombre fixé par qui ? Selon quoi ? Combien en faut-il pour être corse ? Certains items valent-ils « plus de points » que d’autres ?

Ou alors, être corse, est-ce avoir la volonté manifeste et productive de participer au développement, à l’épanouissement et donc à l’émancipation d’une patrie, d’une nation, par ses actes et ses paroles ?

Il est malhonnête de proposer, de manière purement démagogique, une simple revendication comme titre définitif d’appartenance à notre communauté. Alors que nos structures sociales essentielles sont en déréliction, que notre peuple meurt de faim et que notre langue est enterrée dans le même cercueil que notre culture, il n’est plus l’heure de proposer une appartenance superficielle à la nation.

Il convient de formaliser et d’encadrer de manière sérieuse et objective les critères d’appartenance.

Celles et ceux qui désirent s’inscrire dans cette démarche doivent impérativement se positionner pour l’installation pérenne de leur famille, par l’assimilation de la langue et l’adhésion à l’échelle de valeurs morales inhérentes à la vie dans l’île, tout en se plaçant (ou en étant à l’origine) d’initiatives liées à la protection ou l’utilisation respectueuse de la terre corse.

Celles et ceux qui se placeraient sous la tutelle de cet « esprit collectif » seront partie intégrante de la nation.

Ainsi, les corses et ceux qui souhaitent le devenir, doivent s’accorder autour de ces notions. Ceux qui, déjà présents dans l’île, œuvrent de manière concrète et régulière à notre survie et à notre épanouissement.

TD4

Or, cette transformation absolue de notre société, cette révolution de la mentalité, ne peut intervenir sans que l’action politique ne se fasse concrète, avec la nécessité impérieuse de générer une rupture avec le système dominant français, et que la société civile ne prenne son destin en main par un activisme social/associatif inébranlable et déterminé.

TD5

C’est par le cœur, l’esprit et la main que l’on se doit d’être corse, par l’amour, la conscience et les actes que l’on peut intégrer cette nation en péril et c’est en adhérant à ses fondamentaux au point de s’y fondre totalement que l’on pourra se prévaloir de la qualité de Corse.

Adhérer ainsi au Volkgeist corse (génie du peuple ou esprit du peuple) contribuera à sauvegarder notre identité tout en intégrant de nouveaux venus désireux de prendre part à la construction de la nation.

Paul Turchi-Duriani

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