CONTRIBUTION : POUR UNE RÉELLE PRISE EN COMPTE DU PROBLÈME POLITIQUE CORSE, UN DÉBAT À NE PAS OCCULTER : LA QUESTION CULTURELLE

Drapeau_Glaçon

Avec la question institutionnelle, s’il est urgent de s’emparer de la question sociale, il ne faut pas non plus occulter la question culturelle, élément incontournable de notre identité. Aussi est-il indispensable de rappeler certains paramètres «camouflés » ou occultés quand certains ne les dénaturent pas.

Sur cette île, existe un Peuple et il a des droits inextinguibles sur sa terre.  La reconnaissance de notre Peuple, communauté de destin, comme communauté de droit sur sa terre est impérative. D’elle découle que seuls les intérêts collectifs des Corses, -intérêts politiques, culturels, sociaux, économiques, éducatifs-, doivent prévaloir. On ne peut parler de culture, de social, d’économie, d’institutions si au préalable, on ne part pas du postulat que cette culture, ce social, cette économie, ces institutions doivent profiter aux Corses.

Nous demeurons favorables à cette notion de communauté de destin. Il nous faut néanmoins en définir les contours car aujourd’hui, les Corses sont en passe d’être minoritaires sur leur terre. Et ce constat risque de servir d’alibi à tous les opposants à cette reconnaissance, qui rêvent d’entériner sa disparition, arguant du fait que d’autres peuples ont disparu sur d’autres terres depuis l’origine des temps. Aussi, ne parlent-ils du problème qu’en termes économiques ou administratifs, et des habitants qu’en termes de population

Dès lors, toute approche, pour tenter une amorce de solution politique en Corse ne pourrait être que vouée à l’échec, si l’on n’admet pas le préalable incontournable qu’est la prise en compte de la revendication de base : la reconnaissance de ce Peuple et de ses droits sur sa terre. La «Question Corse» ne peut être appréhendée de façon raisonnable si d’emblée, il n’est pas tenu compte cette réalité. D’où l’importance de la prise en compte de la question culturelle corse

La question culturelle

Elle est l’objet de nombreux malentendus et l’enjeu de stratégies contradictoires. Sa charge affective et symbolique est lourde ; C’et l’être même des corses qui est en jeu. Tarte à la crème de tous les discours, elle risque de déboucher sur une aseptisation et une réduction de sa dimension, car elle est devenue le lieu de toutes les inepties et de tous les fantasmes. Malgré tous les discours incantatoires et les déclarations d’intention, elle apparaît a beaucoup, plus comme un problème sentimental qu’une revendication économique par exemple, considérée comme plus sérieuse. Hochet brandi à des fins démagogiques ou vidée de son contenu, elle est livrée à la stérilisation par les technocrates. Il devient urgent de la repositionner si l’on veut déboucher sur une politique cohérente. Pour cela, il lui faut intégrer des données incontournables.

-La question culturelle ne peut se limiter à une politique linguistique. Élément essentiel, la langue  n’est cependant  pas toute la culture.

-Elle ne peut se limiter à un projet éducatif reposant exclusivement sur l’école faisant (IIIè République) du professeur le maître d’œuvre de cette politique. Même si l’école demeure un lieu important, son rôle s’est amoindri sous l’impact des médias audiovisuels. La communication incontournable, majeure dans la société moderne ne peut être éludée dans un projet culturel novateur.

-Il faut récuser enfin la vision passéiste, mythique et réactionnaire d’une culture corse atemporelle, vectrice d’une identité schizophrène, figée  repliée sur elle-même. La culture et l’identité corses ne sauraient être enfermées dans un discours totalitaire, clé de voûte d’une conception xénophobe et fascisante.

Aussi trois facteurs majeurs sont-ils à prendre en considération :

-la réalité diglossique, interdisant une « recorsisation sauvage ».

-La notion de communauté de destin impliquant une approche non monolithique de la question culturelle.

-L’évolution de l’Europe nécessitant le dépassement de la diglossie et du bilinguisme avec l’apprentissage de plusieurs langues…

Aussi avant de définir les grands axes d’une politique culturelle efficace, il nous faut dresser un état des lieux réaliste, récusant les constats catastrophiques signant hâtivement l’arrêt de mort de notre culture comme les discours sécurisants de ceux qui en affirment la mythique pérennité. La culture corse n’est pas susceptible par un coup de baguette magique libérateur de retrouver les voies de la maturité et de la création. Sa renaissance sera un long parcours. Mais pour autant, elle n’est pas non plus défunte comme l’affirment les tenants de la mise en place d’une normalisation française.

Un des acquis de ces dernières années est le développement d’une dynamique donnant un 2ème  souffle à notre culture.  Il nous faut maintenant donner à ce processus les moyens de mûrir tout en évitant certaines dérives en refusant le manichéisme longtemps de mise, pour dresser un bilan nuancé de la situation… et cela dans tous les domaines.

– Enseignement et éducation (université, primaire, secondaire)

-Administrations et infrastructures culturelles (compétences partagées État-Collectivité de Corse).

-Médias.

 Les nouvelles technologies (internet…)

-Création (musique, théâtre, chant cinéma, arts plastiques, littérature corse et française, audio-visuel…)

À partir de ce constat, il nous faut dégager un certain nombre de pistes en liaison avec les enseignants, les représentants des administrations et infrastructures culturelles et tous les créateurs.

Enseignement : il faudrait redéfinir les grandes orientations sur trois plans

-Une réorganisation spatiale car l’espace rural a connu une terrible déstructuration.

-Une réorganisation structurelle pour ce qui est du corps enseignant (via Università di corti) et de la carte scolaire avec refonte des plages horaires, réorganisation de la journée et de la semaine scolaire. Cette réforme doit tenir compte des acquis de la modernité (travaux sur rythmes scolaires chronobiologiques de développement de l’enfant) que de la réalité socioculturelle corse.

-Un contenu pédagogique et théorique car on ne saurait se satisfaire de quelques heures de langue corse par ci par là, d’où la reconnaissance de notre langue et son enseignement obligatoire. Avec le support de la langue, il faut intégrer dans les programmes, de façon planifiée l’histoire, la géographie, la littérature corses.

Mais il faut aussi lui donner un contenu social, en incluant dans tous les concours et pour tous les recrutements une épreuve de langue corse, avec à compétences égales, une priorité d’emploi pour toutes celles et ceux qui parlent notre langue (rôle du certificat de langue corse à renforcer…)

Administrations culturelles : Il faut une simplification des structures et une définition du rôle de la Collectivité de Corse qui doit peu à peu bénéficier de toutes les compétences en la matière (machines, musées, bibliothèques.) Il faut regrouper par une simplification des structures et un allègement des procédures les services s’occupant de l’animation, de la création, de la diffusion, de la recherche (jeunesse et sports, DRAC, environnement.) À terme, il faut une véritable administration corse de la culture… La priorité doit être la redéfinition d’ensemble de la politique à mener et l’imbrication maîtrisée antre politique culturelle territoriale et communale. Les villages et les zones rurales ont une vie culturelle inexistante à quelques rares exceptions. Pour le patrimoine, il faut que tout vestige historique soit propriété de la Collectivité à charge pour elle d’en assurer la préservation et la mise en valeur. Il nous faut arracher cette compétence à l’État. Parallèlement, il convient de créer un véritable service du patrimoine, formant des chercheurs, mais aussi des gestionnaires de sites par exemple par contrat avec des entreprises culturelles. Il faut progressivement rapatrier le patrimoine écrit corse dispersé à Paris, ou ailleurs. En attendant, nous devons obtenir le transfert des copies et documents (vidéo, disques, microfilms…..). Il suffit d’un simple programme de financement et des chercheurs s’y sont déjà attelés. Pour les bibliothèques, un fonds financier spécifique permettrait d’acheter aux particuliers, collectionneurs, tout livre ancien ou document mis en vente afin d’enrichir les fonds des centres de lecture. Les musées ne doivent pas être des lieux uniquement d’exposition. Il faut des structures de formation des personnels techniques et d’information du public. Les lieux de mémoire sont la base d’une réappropriation de notre passé, sans lequel on ne saurait reconstruire notre avenir.

Nous insisterons pour terminer sur la création, témoignage d’une culture vivante. Tout projet novateur doit en faire l’axe prioritaire. Le bouillonnement dans ce domaine est incontestable. Sous peine de voir cette dynamique s’essouffler, faute de moyens et d’infrastructures, il est urgent de lui donner un espace propre, et de débloquer des crédits conséquents. Cette politique doit donner sa juste part au domaine musical, théâtral, cinématographique, audiovisuel, peinture, arts plastiques, danse, littérature. Les divers créateurs ont des propositions, il faut les écouter et dégager les moyens qu’ils réclament légitimement.

À propos de l’impression, il faut en finir avec la fuite des capitaux vers l’extérieur au détriment des professionnels corses.  Les administrations doivent donner l’exemple en imprimant leurs documents dans l’île. L’achat des livres scolaires, que la Collectivité subventionne, doit s’effectuer dans l’île. Auprès de la diaspora ou à l’étranger, une politique de promotion du livre corse devrait compenser l’étroitesse du marché local. Les médias écrits et audiovisuels devraient accorder plus de place aux œuvres corses. Un appareil critique sérieux doit être mis en place pour une prise en compte des demandes d’aides. Les salons et foires du livre tant dans l’île qu’à l’extérieur doivent être soutenues, et des campagnes promotionnelles organisées. Une politique cohérente du livre doit permettre de dépasser le stade artisanal ou de bonne conscience actuelle.

Médias : La communication est un enjeu de 1er plan dans une société moderne. Il nous faut lui donner une place centrale. Aujourd’hui, ce domaine est marqué par la dépendance avec l’extérieur, la marginalisation de notre langue et l’impossibilité pour les journalistes de couvrir d’autres domaines que l’info locale. Pour le service audiovisuel public, des améliorations sont intervenues (cellules de production, évolution du statut de FR3 devenue direction régionale, augmentation en moyens et effectifs…) mais d’autres doivent être envisagées dans le cadre du développement de Via Stella.

Le bilinguisme doit se développer dans tous les médias, avec une extension de la grille horaire corse. En 2013, la formation d’une promotion de journalistes corsophones professionnels en liaison avec l’université est à saluer. Parallèlement aux moyens en hommes et matériels, les médias doivent s’orienter vers une politique d’ouverture sur la Méditerranée et le monde, impliquant toujours plus d’autonomie par rapport aux directions françaises et une politique de coopération avec d’autres médias internationaux, tant écrits qu’audiovisuels.

Il ne faut pas oublier le rôle conséquent pris par les nouvelles technologies (internet..) et engager une réelle réflexion sur les évolutions et les attitudes qu’elle engendre surtout au sein des jeunes générations.

Loin d’être inopportun, comme l’estiment un certain nombre de détracteurs (que l’on pourrait qualifier de « républicains français exacerbés»), le débat sur l’identité nationale répond à des préoccupations actuelles car il renvoie à la recherche de la place de chacun dans un monde de plus en plus mondialisé et uniformisé.

Et que ce débat prenne une acuité particulière en France n’est pas un hasard.

La conception française repose sur une posture idéologique unique au monde, qui réduit l’individu à n’être qu’un être juridique, membre d’une communauté politique, pour laquelle l’identité, exclusive de toute autre appartenance, se résume à l’adhésion au pacte républicain.

Cela s’accompagne d’un discours nationaliste qui repose sur de multiples impostures.

  • la France se présente comme le pays par excellence de l’idée républicaine alors que quasiment l’ensemble des pays de la planète sont organisés sur un mode républicain.
  • la conception française, présentée comme universelle, n’existe de fait que dans un seul pays (encore que la Turquie puisse éventuellement se rattacher à ce modèle…)
  • L’État français a décrété unilatéralement qu’il n’existe à l’intérieur des frontières françaises que des individualités, et que les groupes n’existent pas.  Toute manifestation d’identité collective est immédiatement taxée de «communautarisme» par la propagande officielle et ses relais.
  • Tout en niant les identités (celle de la Corse en particulier), l’État français impose une histoire OFFICIELLE, des mythes franco français, une langue etc.…. Pendant la période coloniale, on apprenait aux petits Africains (au mépris évident de toute réalité historique, que leurs ancêtres étaient les gaulois…). L’histoire officielle telle qu’on l’enseigne en Corse est aussi aberrante au regard des réalités historiques, même si certains font mine de l’ignorer. La France qui refuse notre langue et notre culture n’hésite pas cependant à revendiquer l’exception culturelle pour elle au plan international face à l’hégémonie américaine
  • la France s’affirme comme «la patrie des droits de l’homme», en contradiction avec la réalité de ses pratiques (c’est l’un des pays les plus condamnés par la cour européenne des droits de l’homme) passées (et actuelles) en Afrique en particulier. etc…Par analogie, il est intéressant de constater que l’Assemblée nationale française présente sur son site internet -dans la rubrique «les grands textes»- le discours de Jules Ferry (présenté comme un des pères de l’idée républicaine à la française) qui déclarait sans retenue, en justifiant la colonisation, que «les races supérieures doivent civiliser les races inférieures». Bel exemple de «droits de l’homme» ! Ainsi, la France est LE SEUL pays au monde qui ait refusé de ratifier l’article 27 du pacte de l’ONU sur les droits civils et politiques (1966), au prétexte qu’en France, il n’existe pas d’autre communauté que le peuple français.

L’identité corse

  • Pour ce qui concerne la Corse, rappelons que la France s’en est emparée il y a 200 ans, en faisant la guerre au peuple corse, qui n’a jamais été consulté. Les Français ont succédé en l’occurrence aux génois que les corses ont bouté hors de l’ile après une occupation de près de 500 ans. Depuis, l’État français s’évertue à nous faire disparaitre en tant que peuple, par divers moyens : économiques (depuis la conquête la Corse a été coupée de ses relations traditionnelles avec le bassin méditerranéen), culturelles, par la francisation forcée a travers l’école, par la négation de notre histoire spécifique, et par la volonté constante de folkloriser notre culture.Notons que l’accusation de «repli sur soi» émane le plus souvent de gens bien peu sûrs de la force de leurs idées, repliés frileusement sur l’Hexagone et qui croient préserver ce qu’ils estiment être l’identité française, à coup de lois et de règlements.Les Corses sont à la fois Européens, Méditerranéens, et Corses. Ils sont des insulaires, héritiers d’une histoire multiséculaire. Ils possèdent une langue et une culture spécifiques. Ils sont membres d’une communauté qui se distingue par le fait de considérer les individus non pas de façon isolée (comme le souhaiteraient les normalisateurs patentés) mais comme partie intégrante de plusieurs appartenances (famille, village, région…), qui dépassent (ce que les français ne comprennent pas toujours) les divergences politiques.La France gagnerait beaucoup à faire preuve de générosité, a cesser de vouloir nous faire disparaître en tant que peuple, à reconnaitre le droit des Corses à être eux-mêmes chez eux.

Repositionner la question culturelle

  • Revendiquer, comme cela se fait depuis plusieurs années, que la culture corse est le fondement de la lutte nationale corse, qu’une Corse décolonisée économiquement mais assimilée, acculturée, francisée, ne saurait pour nous être considérée comme une victoire, implique :
  • C’est à cette condition qu’un réel développement, dans lequel l’identité corse reconnue aurait toute sa place, pourrait voir le jour dans une corse réconciliée avec elle-même, mais aussi ouverte et réconciliée avec l’ensemble de ses environnements européens, méditerranéens, dont la France ne serait bien entendu pas exclue.
  • Les Corses se distinguent aussi par le lien particulier et puissant qu’ils entretiennent avec la terre corse dans laquelle ils ont leurs racines et dont ils puisent la force d’affirmer, quelle que soit la puissance des envahisseurs, la légitimité de leurs droits historiques de peuple.
  • En fait, l’identité corse est fondamentalement différente de cette vision de l’identité française.
  • Cette action s’accompagne d’une propagande qui dénonce par divers canaux le risque de l’enfermement et du repli sur soi, par ceux-là mêmes qui nous ont coupés de nos liens avec notre environnement naturel, la Méditerranée. Elle s’accompagne aussi d’une colonisation de peuplement que connaissent aussi d’autres zones sensibles comme la Nouvelle Calédonie.
  • Le débat donc sur l’identité est opportun car les réponses apportées par le système politique français à ces questions sont tellement «à côté de la plaque», que les réalités finissent par faire craquer la conception dogmatique du «modèle républicain». Ce modèle qui s’évertue depuis des lustres à éradiquer toute idée d’enracinement, correspond de moins en moins aux aspirations des gens, tant il est vrai que l’individu a besoin de s’identifier, non seulement en tant qu’individu, mais aussi comme un être social, aux appartenances multiples.
  • Ainsi la France est LE SEUL pays d’Europe qui ait refusé de signer la Charte sur les droits des minorités (malgré plusieurs rappels à l’ordre émanant du parlement du conseil de l’Europe). Rappelons que la France a signé le Traité de Copenhague qui stipule que signature de cette convention est requise pour tout pays candidat à l’adhésion (donc la France exige des autres ce qu’elle ne s’impose pas a elle-même, mais ceci est une vieille habitude.)

Les conséquences de la conception française font que la France est un pays complètement isolé sur le plan idéologique tant en Europe que dans le monde

  • Hormis la France, le seul pays qui ait eu recours à cette conception étriquée de l’identité, limitée à une appartenance idéologique a été la défunte URSS avec la notion officielle de l’homme soviétique qui aurait transcendé les appartenances nationales. On sait ce qu’il en est advenu tout d’abord au cours de la guerre de 39-45 au cours de laquelle Staline a eu recours aux ressorts patriotiques pour mobiliser son peuple, et ensuite lors de la dislocation de l’URSS, ou les nationalités longtemps brimées ont refait immédiatement surface. Notons aussi que, comme en France, les fictions officielles cachaient en fait la prédominance d’une ethnie (grand russe en l’occurrence) comme on peut le constater notamment à travers une colonisation de peuplement qui a touché l’ensemble des Républiques.
  1. Que la « question culturelle » ne soit pas mise en annexe, mais véritablement intégrée, en amont, à la revendication, et portée par les différentes expressions du mouvement, et non par les seuls militants et structures dits « culturels ».
  2. Que cette question doit arrêter d’être considérée comme u  pichjù de quelques-uns en mal d’intellectualisme, comme un joujou, un gadget dont on se sert à des fins tactiques et démagogiques, comme une revendication certes symbolique, mais moins « sérieuse » que la revendication sociale ou économique par exemple.

Nous devons en finir avec la marginalisation, la ghettoïsation dont a longtemps été l’objet la revendication culturelle au sein du mouvement nationaliste, pour la réintégrer, dans toute sa dimension, au cœur de sa démarche. Pour cela, il importe que la commission culturelle travaille avec la commission politique.

Seule une telle démarche permettra de dépasser  l’inquiétant clivage politique/culturel qui s’est développé depuis la fin des années 60 et qui a eu pour effet :

– De vider la  revendication nationaliste de sa substance, de sa spécificité insulaire, et de la faire régresser, d’une dimension « politique » à une dimension étroitement « militante ».

– D’appauvrir le mouvement en lui aliénant les intellectuels, ce qui a facilité certaines dérives, nourries par une schématisation de l’analyse et du discours.

– De provoquer l’enfermement des « culturels » dans des structures parallèles (qui ont mené sur bien des points une réflexion plus d’avant-garde que les structures culturelles du mouvement) ou de les rejeter dans l’illusion individualiste ou l’impasse technocratique (celle d’une pseudo-solution administrative).

– De créer une opposition entre un discours militant caricatural et erroné sur la langue et la culture, et à l’autre bout un discours de techniciens incompris par la majorité.

Aujourd’hui, le repositionnement de la question culturelle est d’autant plus urgent que la situation politique connait une forte accélération, et que la revendication culturelle se retrouve au cœur de l’actualité (capes, coofficialité)..). Gadget, concession folkloriste, mesure sectorielle et formelle, ou au contraire base d’un nouveau projet politique pour la Corse : Il appartient au mouvement national de bien définir la place qu’il entend donner, dans son projet de société, à la langue et à la culture. Dans ce débat, nous devons rapidement nos marques et pour cela faire du repositionnement de la question culturelle une priorité. Cela nécessite la prise en considération de nombreuses données, qui n’ont jamais été intégrées à notre discours. Les analyses simplistes, le refus de concepts jugés intellectuels (et donc suspects de… francité !) ayant jusque-là faussé le débat. Il s’agit aujourd’hui de refuser la facilité, les incantations et l’à peu près théorique, et de procéder à un affinement des concepts, à partir desquels doivent s’élaborer les grands axes d’une politique culturelle et linguistique cohérente et réaliste.

1er point : si la langue est le vecteur privilégié de la culture, elle n’est pas à elle seule la culture. S’il est donc primordial de donner toute sa place à la revendication linguistique, et elle doit être prééminente, il ne s’agit pas pour autant d’y limiter la question culturelle, qui doit inclure des domaines jusque-là laissés pour compte.

2ème point : Il importe de baser notre démarche sur un état des lieux réaliste quitte à sacrifier quelques illusions en route. Étant bien entendu toutefois qu’il ne faut pas penser la situation en termes clos et figés, sous peine de verser dans un pessimisme paralysant, ou un pseudo-pragmatisme qui tendrait en fin de compte à entériner le nivellement culturel : Le long terme reste évidemment la reconstruction de l’identité culturelle et linguistique corses.

L’état des lieux que nous devons dresser doit s’établir à partir de :

– La situation de diglossie (cohabitation sur un même territoire de deux langues dont le statut est inégal, l’une étant dominée et l’autre dominante). Cette situation, qui s’est considérablement aggravée ces vingt dernières années, produit une identité déchirée, une hybridation langagière et culturelle, qui recommande la prudence en matière pédagogique : le plan d’enseignement, pour le Riacquistu, devant se faire en plusieurs étapes. Ces « paliers » sont d’ailleurs imposés par l’état de fait, et mis en pratique en matière de formation de formateurs. Les constats d’échec, au niveau de l’enseignement actuel du Corse, tant dans le primaire que le secondaire ou à l’Université

–Une situation qui rend caduc le concept d’un Corse facultatif, et impose de passer à un autre stade, celui de l’enseignement obligatoire dans le cadre de la coofficialité.  La Collectivité de Corse (à l’instar des « hussards de la République française » qui ont imposé la langue française) devrait se doter d’une brigade « volante » d’enseignants de la langue corse, une brigade qui interviendrait au gré des besoins sur toute l’ile, – remédiant notamment au non remplacement de certains enseignants-, avec un cahier des charges très strict et une obligation de mobilité très large pour le recrutement de ces enseignants…

– La prise en compte de deux données majeures, non encore vraiment intégrées dans la réflexion, la communauté de destin  et la perspective de 1992, et la réalité à appréhender d’un plurilinguisme (qui va à terme provoquer des redéfinitions …)

– À partir de ce bilan, nous commençons à dégager des propositions concrètes applicables dans le court, moyen et long terme sur 4 points : Le plan d’enseignement, les médias, les organismes culturels et la politique de l’écrit (édit./librairie/ imprimerie/diffusion).

Conclusion : Au-delà d’un constat  à nuancer :

-Crise culturelle profonde (acculturation, américanisation et francisation culturelle, mondialisation, d’où les ruptures en cours…)

-Phénomène de « renaissance » depuis 20 ans (avec  l’émergence du mouvement corse, l’université, les médias…)

Problèmes cruciaux :

-La situation de diglossie qui n’est pas prise en compte (entre-autres l’échec scolaire, dû également à d’autres facteurs)

-L’absence d’une politique culturelle véritable et l’insuffisance de moyens et d’infrastructures, le vide entourant la création

D’où il ne suffit pas s’en tenir à la seule politique linguistique, il faut embraser tout le champ culturel (médias, enseignement, création, administrations de la culture…)

Il ne suffit pas de tout centrer sur l’école, les médias-audiovisuels lui ont grignoté son espace depuis les années 80. La communication est désormais très importante dans un projet novateur.

Refuser une vision de l’identité atemporelle, mythique, ou repliée sur elle-même (conception réactionnaire qui en émergerait) Intégrer les deux siècles de francisation («colonisation») qui ont conduit à la diglossie en linguistique, -du grec diglossos, situation de bilinguisme d’un individu ou d’une communauté, dans laquelle une des deux langues a un contenu socio-politique inférieur- (Jacques Thiers : Papiers d’identité(s), éditions Albiana, juin 1989, 298 p).

Prendre en compte les nouvelles données (communauté de destin entre-autres) et l’intrusion des nouvelles technologies dans la vie de tous les jours (mondialisation culturelle ?)

Bien entendu, ces quelques pistes de réflexion (non exhaustives) sont à analyser, critiquer, approfondir et enrichir…

Pierre Poggioli

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