TRIBUNE LIBRE : ACCUEIL et HOSPITALITÉ ; ASSIMILATION et INTEGRATION ; CITOYENNETÉ, NATIONALITÉ et IDENDITÉ ; NATIONALISME, PATRIOTISME et VALEURS UNIVERSELLES

Paoli

Alors que la population corse a augmenté ces 10 dernières années de 40 000 personnes, accroissement dû essentiellement à des « entrants » ;

Alors qu’on assiste, en Europe, à un phénomène migratoire important, qu’il soit d’origine économique ou politique, qui ne saurait épargner notre région ;

Voici des points de vue sur des notions essentielles que nous pouvons partager ou mettre en discussion, pour mieux appréhender la problématique qui se pose dans la question « Comment faire pour que la Corse puisse encore fabriquer des Corses[1] ?

ACCUEIL et HOSPITALITÉ 

L’accueil est la manière dont on réceptionne une ou plusieurs personnes qui arrivent. Il se fait souvent dans un cadre non familier et l’accueilli n’est pas forcement de condition sociale précaire ou inférieure à l’accueillant. Il peut être une prestation qui rentre dans le cadre d’un service.

L’accueil peut aussi, et c’est le cas actuellement pour des réfugiés politiques ou migrants économiques, procéder d’une politique publique pour fournir des conditions acceptables humainement (logement et prestations) qui vont aider les nouveaux arrivants.

On peut considérer l’hospitalité comme une générosité, une disposition à ouvrir sa porte et à accueillir chez soi un étranger ou non, elle suppose aussi une protection à un exilé.

« Personne en plus, parfois en trop, l’accueilli pousse l’accueillant à s’interroger sur l’altérité, son rapport à l’autre, cet autre qui trouble l’ordonnancement de la coexistence. Entre l’ignorance de ses invités et l’abandon de ses coutumes, l’accueillant devra trouver sa marque, analyser ce sur quoi il peut céder ou non. Or, tous les marqueurs – l’alimentation en est le principal – et tous les degrés d’altérité ne sont pas pareillement neutralisables. Pays d’origine, milieu social, personnalité sont des éléments déterminants. Si les différences culturelles sont traitables car circonscrites et collectivement déterminées, celles allouées à la personnalité le sont nettement moins. L’imputation de la responsabilité départage les hôtes déméritants de ceux qui sont involontairement dépourvus, telles les victimes de guerre. Désir d’altérité et désir de similarité sont ainsi mobilisés de concert dans l’aventure hospitalière. »[2]

Les Corses ont la réputation de savoir accueillir leurs hôtes. Cela fait partie du respect d’autrui.

Quant à l’hospitalité, elle fait partie de notre être profond, de ce socle culturel de solidarité, qui nous a été transmis (ço chi ci hè cumumu), envers les plus démunis. Nos arrières grands-mères et grands-pères ont su souvent « multiplier les pains » plutôt les partager pour une redistribution solidaire de leur pauvreté.

« Quandu ci n’hè par unu, ci n’hè par dui »

L’hospitalité est une force aussi parce qu’en accueillant « l’autre » il y a une fermeté intangible dans l’affirmation de soi, de ce que l’on est culturellement tout en reconnaissant la singularité de l’hébergé.

ASSIMILATION et INTEGRATION 

En politique l’assimilation est l’action de rendre semblable, identique au corps existant.

Une politique d’assimilation planifie des mesures coercitives en vue d’accélérer la disparition de certaines minorités. Il se peut que ses buts ne soient pas proclamés et qu’elle revête des aspects plus présentables comme le fait d’accorder des droits culturels en faisant tout pour les réduire.

L’exemple de l’enseignement du corse dans l’éducation nationale et l’opposition pendant des années à la signature de la charte des langues minoritaires et actuellement à la coofficialisation de la langue corse, relève d’une politique d’assimilation.

«L’intégration consiste à susciter la participation active à la société tout entière de l’ensemble des femmes et des hommes appelés à vivre durablement sur notre sol en acceptant sans arrière pensée que subsistent des spécificités notamment culturelles, mais en mettant l’accent sur les ressemblances et les convergences dans l’égalité des droits et des devoirs, afin d’assurer la cohésion de notre tissu social. »[3]
L’intégration se distingue de l’assimilation qui tend à faire disparaître toute spécificité culturelle.

Les corses ont subi une politique brutale d’assimilation (pour exemple la pierre dans la main, en signe d’indignité à tout écolier prononçant un mot de corse à l’école), ils la pâtissent d’une façon plus dissimulée encore aujourd’hui mais pour que la Corse fabrique des corses, il a bien fallu qu’elle-même amalgame à ses valeurs toutes les personnes arrivant sur son sol durant son histoire (travailleurs manuels des pays voisins, russes blancs…).

Même ceux utilisés comme politique de colonisation de peuplement (colonie génoise à Ajaccio, Calvi et Bastia, colonie grecque à Cargèse), et après des périodes conflictuelles, ont su et ont pu se joindre au destin commun et pourtant elle n’a jamais eu le moyen juridique de mener une politique d’intégration ou d’assimilation, seule la force de sa géographie et la vitalité des valeurs véhiculées par son peuple en sont les artisans.

La seule fois où elle put être acteur d’une planification d’une immigration et d’une politique d’accueil et d’intégration, c’est envers la communauté juive sous la Corse indépendante de Pascal Paoli.

« Mais la plus importante vague d’immigration juive qu’ait connue la Corse se situe entre les années 1750 et 1769. La première république constitutionnelle et démocratique d’Europe venant de naitre, le leader de l’époque Pascal Paoli fit venir en Corse entre 5000 et 10 000 Juifs du nord de l’Italie (les chiffres varient selon les sources), de Milan, de Turin ainsi que de Gènes pour revitaliser l’ile suite à 400 ans d’occupation génoise. Afin de les rassurer sur leur intégration et sur la volonté du peuple corse de les considérer comme leurs égaux, ce même Paoli fit une déclaration destinée aux nouveaux venus : « Les Juifs ont les mêmes droits que les Corses puisqu’ils partagent le même sort ». Cela fit comprendre aux Juifs qu’ils étaient des citoyens à part entière et qu’ils bénéficiaient d’une totale liberté de culte, ce qui n’était pas le cas dans bon nombre de pays. »[4]

CITOYENNETÉ, NATIONALITÉ et IDENDITÉ 

La citoyenneté est le fait, pour un individu, d’être reconnu faisant partie d’un État avec ses droits et ses devoirs.

En France les droits du citoyen sont codifiés dans des articles de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. »

Droits et devoirs régissent le « vivre ensemble ».

Quand on se dit citoyen du monde, on affirme sa volonté de dépasser les frontières et son attachement à l’ensemble de l’humanité.

Juridiquement, la nationalité est pour un individu l’appartenance à une nation constituée en état.

La nationalité juridique s’acquiert soit par filiation, soit par le droit du sol.

En France, on peut avoir une double nationalité et il n’est pas exigé qu’un étranger devenu français renonce à sa nationalité d’origine, leurs descendants nés en France qui acquierent automatiquement la nationalité Française à leur majorité peuvent faire le choix d’être binationaux[5].

il y a une certaine confusion entre citoyenneté et nationalité, leurs termes sont souvent synonymes

La nationalité peut être aussi « affective », elle peut se définir comme une identité collective que les membres partageant des valeurs, une histoire, une culture, un territoire se donnent avec la volonté d’avoir un destin commun, de faire vivre une nation.

Cette identité collective repose sur un certain nombre de points communs mais elle n’est pas « une et indivisible », elle présente des singularités entre individus et même entre groupes de personnes d’une même communauté. Elle n’est pas figée et évolue dans le temps au gré des événements. Même si on partage les fondements de l’identité de nos parents, nous n’avons plus déjà tout à fait la même et nos enfants n’ont déjà pas tout à fait la nôtre.

Quand un habitant de la Corse, quelque que soit son origine, se dit corse c’est qu’il partage avec une communauté des valeurs, quand il s’insère dans une démarche faisant vivre ses valeurs, il s’attribue, de fait, cette nationalité affective dont il ne peut se détacher même si juridiquement il appartient à un ensemble différent.

NATIONALISME, PATRIOTISME et VALEURS UNIVERSELLES 

Le nationalisme est un principe politique qui agit (qui lutte) pour l’aboutissement d’un État/Nation pour chaque peuple, ou du moins pour la reconnaissance de ses droits qui peuvent être acquis dans des systèmes politiques divers (autonomie, indépendance). Ce nationalisme a vocation à disparaitre dans un pays quand sa lutte est aboutie.

Le nationalisme est aussi, quand les états sont constitués, une exaltation du sentiment national par une partie de la population, par une sanctuarisation de valeurs traditionnelles qu’elle juge immuables qui mène à l’enfermement et au refus de l’autre dans un sentiment souvent de supériorité. Ce nationalisme a conduit au totalitarisme et au nazisme.

Le patriotisme est le sentiment d’attachement à son pays manifesté par la volonté de le valoriser et de le défendre.

La déclaration de JF Kennedy «Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays» et celle plus anonyme «La Corse ne m’appartient pas, c’est moi qui lui appartient » traduisent bien ce sentiment.

Entre la notion de nationalisme en lutte pour la reconnaissance des droits d’un peuple et le patriotisme, les nuances semblent faibles, peut être peut-on dire que l’un s’attache plus au droit d’un peuple et que l’autre se réfère au territoire où il vit.

La notion de valeurs universelles fait appel à des valeurs que peuvent partager socialement tous les humains, elles peuvent être la générosité, l’hospitalité, le respect, la solidarité, l’éthique, elles sont acquises par l’éducation et sont éternelles.

Alors, « La Corse a toujours fait des corses » : un slogan qui nous rassure et apaise nos peurs ou bien un défi à relever ?

Jean-Dominique Rossi

[1] Corse : Des réalités qui doivent interpeller. De Pierre Poggioli dans « I Chjassi di u cumunu »

[2] Le sens de l’hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l’accueil de l’autre. Anne      Gotman. Coll. Le lien social – Presses universitaires de France, 2001

[3] L’intégration à la française. Rapport du Haut Comité à l’Intégration, 1993)

[4] L’histoire des juifs en corse. Site http://www.juif.org

[5] Sources INED

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