CONTRIBUTION : RACE ET HISTOIRE OU LA VACUITÉ DE LA NOTION DE RACE

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Une fameuse polémique est née dans le FIUMORBU sur la base de l’interprétation d’une célèbre chanson IMAGINE de John LENNON. Le comble lorsque l’on en connaît le contenu : un hymne à la paix entre les hommes, aussi différents soient-ils.

Comme elle s’est étendue sur l’ensemble de notre île, je propose de quitter les rivages de la réflexion du café du commerce (à ne pas négliger car elle est un thermomètre de l’état de l’opinion) pour relire un petit ouvrage écrit à la demande de l’UNESCO en 1952, par Claude LEVI-STRAUSS, philosophe et anthropologue.

Ce petit opuscule intitulé « race et histoire » apporte une réflexion de fond sur la notion de race qui a été à la base de la barbarie nazie et qui revient à la mode aujourd’hui sous diverses formes. Pour ceux qui n’auraient pas le temps de s’y pencher en voici une synthèse, mais chacune et chacun est invité à le lire.

Soyons clairs : pour l’auteur la notion de race n’existe pas !

Il propose plutôt de se référer à la diversité des cultures pour appréhender les différents groupes humains (I).

Cette diversité ne peut être réduite (II) ou englobée dans un mouvement historique qui ferait de chaque culture une étape d’une culture dominante (III).

Bien au contraire, la culture dominante est débitrice des autres cultures (IV).

I – LA DIVERSITÉ DES CULTURES

Parler de contributions des races à la civilisation mondiale est contestable en raison de l’extraordinaire diversité des productions culturelles.

Et cette diversité est plus grande encore qu’il n’y paraît car il existe 3 catégories de cultures inégalement connues.

  1. Tout d’abord celles qui ont existé antérieurement et qui ne disposaient ni d’écriture, ni d’architecture, ni de techniques qui ont pu nous parvenir.
  2. Puis les cultures contemporaines « ailleurs » dont il est difficile de connaître l’histoire et que certains tentent d’expliquer en rapprochant l’existant (rites des cultures primitives actuelles par exemple) du connu (les peintures rupestres).
  3. Enfin les cultures antérieures sur le même espace dont on considère l’évolution comme linéaire pour aboutir à la culture actuelle. En réalité la progression s’effectue par bonds et le progrès n’est pas linéaire, comme le démontrent la découverte de la physique classique, puis celle de la physique relativiste.

II – LA RÉDUCTION DE LA DIVERSITÉ

Le mouvement qui tend à nier cette diversité est l’ethnocentrisme (tendance à privilégier les valeurs et la culture du groupe auquel on appartient)  qui emprunte trois formes : la répudiation, l’égalité et l’évolutionnisme.

1 – La répudiation.

La répudiation est la tendance spontanée à répudier les cultures éloignées de la notre en les qualifiant de barbares ou de sauvages. Or les sauvages en ont autant à notre service, car pour nombre de civilisations primitives l’humanité cesse aux frontières de la tribu comme les barbares vivaient en dehors de la cité pour les Grecs, et par delà les limites de l’empire pour les Romains.

2 – L’égalité.

L’égalité, portée par les grands systèmes religieux et philosophiques, pose l’existence d’une égalité naturelle entre les hommes. L’appartenance de tous à un genre humain unique a pour conséquence de gommer les identités et de gommer les différences. Or l’homme ne se réalise pas dans une humanité abstraite. En niant les différences, la discrimination qu’il s’agissait de combattre resurgit.

3 – L’évolutionnisme.

Dans cette vision les cultures sont autant de stades d’un développement unique. Toutes les sociétés convergeraient vers le modèle dominant, le modèle occidental aujourd’hui. Mais comment occulter le contenu de la civilisation multimillénaire égyptienne, du développement de la civilisation multimillénaire chinoise et le probable essor de la civilisation hindoue multimillénaire elle aussi ?

III – LA PLACE DE LA CULTURE DOMINANTE ACTUELLE

De prime abord nombre de cultures apparaissent comme stationnaires, figées alors que la civilisation occidentale aurait bénéficié et bénéficie d’une extraordinaire capacité à générer du progrès.

Mais cette vision est déformée par notre propre vision, car nous mesurons le progrès à l’aune du PIB, à l’aune des moyens mécaniques dont nous pouvons disposer. Ce système de mesure fonde la domination de l’Amérique du Nord et de l’Europe.

Mais dès lors qu’il s’agira de triompher d’un milieu froid résultant d’une perturbation durable du climat les Eskimos l’emporteront. Si le trou de la couche d’ozone perdure et que le désert s’étend les Bédouins seront les meilleurs.

On pourrait imputer à la civilisation occidentale plus d’énergie, d’imagination, d’invention, d’effort, de création que toutes les autres sociétés. Mais le privilège du génie ne relève pas seulement du monde contemporain. Nous le savons bien, tant au travers de notre système de datation, que de nos amis philosophes exerçant leur talent depuis plus de deux mille ans.

En réalité tous les groupes humains dépendent d’une grande révolution qui s’est développé en des points éloignés du globe il y a 10 000 ans : la révolution néolithique. Durant ces dix mille ans nous n’avons fait qu’apporter des perfectionnements à l’agriculture, à l’élevage, à la poterie et au tissage.

Et parfois ces perfectionnements sont meurtriers.

Serait-il venu à l’idée à l’homme du néolithique vivant dans les plaines de l’est de l’Europe, ou au bord de la Manche de faire consommer de la viande aux ruminants ?

Les sociétés évoluent et se développent sur des critères qui sont différents des nôtres, mais tout aussi estimables. Il faut donc relativiser nos propres références culturelles qui conduisent à privilégier la civilisation occidentale. Reste à comprendre pourquoi elle a su, ou pu, agréger plus de progrès que ne l’ont fait les autres cultures.

IV – L’ÉCHANGE ENTRE CULTURES

LV pense que le progrès d’une culture est issu d’un faisceau d’accumulation. Chaque culture s’inscrit dans un ensemble d’échanges et son progrès dépend des apports des autres cultures.

C’est ce qu’il appelle l’histoire cumulative.

Ainsi l’expansion coloniale du 19ème siècle a largement permis à l’Europe industrielle de renouveler son élan créateur pour se donner les moyens de procéder à cette expansion, puis d’utiliser les richesses ainsi trouvées en mettant en œuvre de nouveaux moyens pour les mettre en valeur (c’est ce que les économistes décrivent en disant que l’innovation est le moteur de l’innovation)

Le mécanisme créatif ainsi engendré est bien sur, empli de résultats inégaux, avec des guerres, des spoliations mais aussi des hôpitaux, et des réseaux de distribution d’eau.

Le progrès ne provient pas du génie spécifique d’une culture sur d’autres moins productives. Il est la conséquence d’une collaboration délibérée ou imposée entre les cultures. Dès lors il importe de maintenir la diversité pour préserver le progrès.

Pour résumer il faut que chaque culture se réalise pour que, suivant le mot de Saint Exupéry, « l’une puisse s’enrichir de la différence des autres. »

Voici une citation de LS qui résume les développements antérieurs :

« L’histoire cumulative n’est pas la propriété de certaines races ou de certaines cultures.

Elle résulte de leur conduite plutôt que de leur nature.

On peut dire que l’histoire cumulative est l’histoire de groupes de sociétés, tandis que l’histoire stationnaire est celui des sociétés solitaires.

L’exclusive fatalité, l’unique tare, qui puisse affliger un groupe humain et l’empêcher de réaliser pleinement sa nature, c’est d’être seul. »

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En conclusion il convient de souligner les points suivants :

Tout d’abord, l’auteur ne fait pas référence à la révolution informatique, à la communication qu’elle permet, aux échanges en temps réel et à l’interpénétration du monde et des événements et des émotions qu’elle induit puisque l’ouvrage est écrit en 1952.

Ensuite, ce n’est pas l’égalité naturelle entre les hommes proclamée par les grands systèmes religieux et philosophiques, ce ne sont pas les acquis des lumières qui sont remis en cause mais ce à quoi ils ont servi : l’impérialisme (du latin imperium, pouvoir de commandement) et l’exploitation sous couvert d’éducation.

Enfin, LV nous apprend à comprendre l’autre sans l’assimiler et sans le regarder de haut. Il nous invite à une démarche emplie d’humilité et de respect avec l’autre.

Roger Micheli

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