CONTRIBUTION : INNÒ A A DROGA

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Notre société “occidentale” est en criseL’Île, – avec la fin de la «Corse de l’intérieur » et de ses valeurs  d’entraide et de solidarité  au profit d’une urbanisation où prévalent l‘anonymat et l’individualisme, la déstructuration des familles, l’acculturation… –  n’y échappe pas.  Et ses effets, même avec un certain retard,  sont d’autant plus amplifiés et ressentis que nous sommes dans une île. Si les différentes classes d’âge, de plus en plus jeunes, sont touchées, -notre génération ne donnant guère le bon exemple en la matière-, la jeunesse en est la principale victime. Perdant tous les repères que nous ont transmis nos anciens, elle est vouée à perdre tout sens des valeurs qui ont fait la force de notre peuple… À cela s’ajoute la situation particulière que connait l’île (tout-tourisme, culte de l’argent facile, outrance des loisirs et des plaisirs  « sans limites ») allant de pair avec une augmentation de la criminalité et un appauvrissement du plus grand nombre (chômage, précarité, problèmes d’emplois, de salaires, de logement, de formation..)…

Ce triste constat laisse augurer  des développements dramatiques de la situation si des réponses au mal-être de notre société et de sa jeunesse ne sont pas apportées par ailleurs pour enrayer les processus en cours. Particulièrement fragilisée, la jeunesse en mal de repères constitue un vivier de plus en plus large où vient puiser, pour ses basses œuvres, la grande délinquance. Les blessures laissées par les affrontements entre nationalistes des années 90 et l’égarement de certains anciens militants dans des voies douteuses, ont contribué à renforcer le malaise de cette jeunesse, moins politisée et confrontée à une situation plus brouillée que la génération des Années 70.

La volonté de l’État et de ses relais de criminaliser le mouvement nationaliste lui-même, en l’assimilant aux agissements individuels de certains ex-militants, accroissent encore la confusion et la désespérance.

La conjonction de ces facteurs avec la crise générale de la société insulaire, a permis le développement des fléaux de la drogue, de l’alcool et de la petite et moyenne délinquance.

INNÒ a a  DROGA

La drogue, quasiment absente dans l’île au début des années 80, est aujourd’hui omniprésente. En 1982, alors que je distribuais avec la CCN le 1er tract contre la Drogue, nombre de personnes me rétorquaient que ce phénomène n’existait pas en Corse ? D’ailleurs, même mes personnes soignées à Castelucciu pour usage de stupéfiants n’étaient même pas répertoriés dans la comptabilité annuelle des malades soignés dans l’hôpital. Ils étaient « dépressifs ».

Durant les années 80, j’étais éducateur de jeunes dans un centre à Ajaccio de prise en charge de jeunes touchés par ce fléau. J’ai vu peu à peu combien le mal se développait.… J’ai vu hélas, avec l’irruption du Sida, durant ces années-là, la disparition de nombre de ces jeunes (et moins jeunes) que j’avais eu l’occasion de rencontrer…

Les évolutions depuis les années 1990-2000

Au départ, ce phénomène était essentiellement visible l’été. De petits réseaux (« fourmis ») alimentaient alors le marché, surtout dans les grands centres urbains et le littoral.. C’était surtout le LSD et l’Héroïne. Puis la cocaïne s’est imposée, surtout dans les milieux huppés, mais par effet de mode, elle a aussi gangréné les couches populaires où les jeunes moins fortunés ont commencé à vivre d’expédients, d’abord pour leur consommation puis pour la vendre ou la revendre, et ont immanquablement renforce la petite puis la grande délinquance.

Depuis, on est passé aux drogues synthétiques (Ecstasy ou autres) voire même au Crack.

Et aujourd’hui, les différentes drogues sont partout, hélas même aux abords des collèges et des lycées. Et les responsables politiques, académiques et policiers font tout pour éviter de voir ce phénomène inquiétant ou alors le minimisent.

Les familles touchées sont désemparées et se retrouvent seules pour tenter de trouver une solution lorsqu’elles sont confrontées à des situations de plus en plus graves du fait de leurs enfants touchées par le fléau, les services sociaux ainsi que les policiers n’étant pas vraiment là quand il y a urgence. On est arrivé à une situation tellement dramatique, qu’aujourd’hui les familles normales avec des enfants qui ne se droguent pas sont quasiment des marginaux… De même aujourd’hui, contrairement aux années 80-90 parmi les jeunes, celles et ceux qui ne touchent pas à la drogue sont de plus marginalisés, et ils sont obligés impuissants d’assister à l’usage de stupéfiants, voire aux divers trafics de leurs fréquentations ou autour d’eux..

 Structuration des réseaux dans l’île

Avec l’accroissement du nombre de touristes, et parmi eux de clients cherchant à s’approvisionner localement, mais aussi avec la déliquescence de la société corse et le refuge trouvé dans les paradis artificiels, la demande a dans un second temps, augmenté.  Les réseaux ont commencé à se structurer et à se disputer le marché, avec une vague d’assassinats à la clef. L’hiver, les consommateurs diminuant avec le départ des touristes, les dealers ont recherché d’autres consommateurs et le marché s’est étendu géographiquement et socialement. L’offre s’est orientée vers la jeunesse corse, y compris dans les villages de l’intérieur, minés par le mal-être, issu de la désertification, du désarroi du monde rural et agricole, et du manque de perspectives professionnelles. A noter que la drogue est présente dans quasiment toutes les affaires criminelles de ces dernières années, impliquant la jeunesse « dorée » comme son antithèse, issue des milieux défavorisés et même celle de la « middle classs ». La délinquance juvénile[1] s’est encore accrue depuis la fin des Années 90.  Certaines affaires récentes (marins de la Sncm, Sartenais, lycée de Montesoru.. .) ont confirmé l’ampleur du phénomène.

La situation aujourd’hui

Le trafic de stupéfiants est devenu un des piliers de l’implantation des réseaux mafieux en Corse. Nombre d’assassinats y trouvent leurs causes. Il s’étend désormais sur tout le territoire de l’île, y compris dans le plus petit village. Les plantations même de cannabis se multiplient. Ses bénéfices de plus en plus importants permettent l’acquisition de biens immobiliers par les trafiquants et d’alimenter ainsi la spéculation immobilière. On dénombre de plus en plus de jeunes dealers ou toxicomanes dans des affaires criminelles graves. Certaines de ses affaires récentes ont révélé le profil particulier de la nouvelle criminalité. Outre les rackets en tous genres et les hold-up, elle s’accompagne donc d’un essor du trafic de drogue, et d’une mainmise sur les établissements de nuit et certains domaines très lucratifs (immobilier, jeux…).

La jeunesse, qui met sa santé physique et mentale en danger, est « tenue », et nombre de familles, -qui, c’est tout à leur honneur, ne veulent pas abandonner leurs enfants-, désemparées, se retrouvent « piégées » à cause d’eux… La police n’en fait pas trop, démantelant même ses maigres structures de lutte contre le trafic de stupéfiants  (voir le peu de réactions sur la suppression de sa « maigre » brigade anti-stupéfiants dans l’île). Globalement, les jeunes ainsi ne contestent plus et nombre de consommateurs et de dealers deviennent, contraints et forcés du fait de leur fragilité, des informateurs… Il faut aussi reconnaître que notre génération est responsable de n’avoir pas pris la mesure du phénomène actuel et de ne pas s’être donné les moyens d’endiguer ce fléau en donnant à la jeunesse les moyens de refuser les paradis artificiels pour se mobiliser autour de véritables perspectives. De plus, il nous faut reconnaître qu’il n’y a pas que les jeunes qui se droguent ou trafiquent, nombre de gens de notre génération donnant hélas le sinistre exemple en la matière…A noter un phénomène qui prend de l’ampleur, la multiplication des plantations clandestines de drogue de plus ou moindre importance jusque dans les plus petits villages de l’ntérieur..

Quelles solutions ?

Si c’est un leurre de croire que ce fléau peut disparaître, chacun doit se persuader que tous ensemble, nous pouvons au moins œuvrer à créer les conditions pour qu’il ne continue pas à se développer et à gangrener notre société.

De la même façon, c’est un leurre de croire que la répression seule peut le faire disparaître. Et les quelques arrestations, poudre aux yeux,  au coup par coup n’endigueront guère le mal..

La police et la justice, qui doivent enfin admettre l’étendue des dégâts, doivent faire leur travail en traquant et condamnant lourdement les trafiquants pourvoyeurs de mort.

Mais ils doivent en Corse cesser de nager en eaux troubles dans un but d’intoxication et de manipulation de l’opinion, comme l’ont révélé diverses affaires ces dernières années. Il leur faut aussi cesser de faire de la communication-alibi, (aujourd’hui, tous les jours quasiment, ne pouvant plus cacher la triste réalité que les autorités ont longtemps occultée, -voire jusqu’à peu les conférences de presse multiples des uautorités minimisant le phénomène durant des années-, la police et la gendarmerie annoncent des arrestations de fourmis ou même de consommateurs avec des quantités de drogues souvent dérisoires au vu de l’étendue des dégâts et du développement des trafics). Ils doivent aussi cesser d’utiliser quelques malfrats pour infiltrer et discréditer le mouvement nationaliste, en faisant pression ou en manipulant  des dealers des quartiers pour s’attaquer enfin résolument au problème.

Il faut aussi intensifier les contrôles à l‘entrée des ports et aéroports et de l’île surtout durant l’été avec tous ses plaisirs et ses loisirs dangereux. Malheureusement, avec la décorsisation ambiante, nombre de personnes qui font partie de ses Services sociaux et policiers, -ayant souvent exercé leur travail ailleurs, notamment dans les grandes villes et les banlieues  difficiles françaises-, estimant que le phénomène, toute proportions gardées, n’est pas encore à ce niveau (même s’il s’en rapproche de plus en plus), minimisent et laissent faire, se disant qu’ils ont connu bien pire, ce qui permet au phénomène de poursuivre son expansion.

En complémentarité, il faut une réelle politique de prévention et de soutien envers les consommateurs fragilisés, avec des moyens conséquents pour les aider à se désintoxiquer… mais tout cela doit aller de pair avec une prise de conscience collective, au-delà des familles et des associations qui luttent contre ce fléau et un engagement de la société corse contre ce fléau. Il faut beaucoup de pédagogie auprès des jeunes, (dès le plus jeune âge) et des familles,  à l’école et en famille, des éducateurs, des enseignants… mais aussi de toutes les structures sociales, économiques et politiques de l’île.

Mais il faut aussi que tous les mouvements politiques, surtout les Nationalistes puisqu’ils veulent un autre avenir pour la Corse et la jeunesse corse, assument leurs responsabilités en dénonçant et marginalisant par leur prises de positions et leurs actions ce fléau et les marchands de mort que sont les dealers.

Mais il faut enfin surtout que la jeunesse retrouve l’espoir, cela passe par l’emploi, la formation, des logement décents et surtout un projet de société novateur qui fasse rêver cette jeunesse et la détourne des plaisirs faciles proposés par le milieu et la Mafia en lui redonnant comme valeur d’exemple le goût du travail avec l’estime de soi.

Pierre Poggioli 

[1] Renforcés par le culte de l’argent-roi véhiculé par le libéralisme sauvage, certains comportements socio-culturels comme « a spacca » ou « u buffu », goût de la représentation propre aux sociétés méditerranéennes et la fascination de la marginalité si forte en Corse, ont fini de créer le terreau du « système D », de l’argent facile et du profit à tout prix.

Avec la drogue, une nouvelle forme de prostitution juvénile fait même son apparition autour des collèges et lycées, pour achat de vêtements ou de produits technologiques dernier cri..).

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