CONTRIBUTION : INNOVATIONS TECHNOLOGIQUES. DANGERS DE L’APPROCHE NÉOLIBÉRALE

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L’actualité insulaire de ces derniers jours m’a amené à me poser la question suivante : « Comment en sommes-nous arrivés à une situation si critique sur notre île en ce qui concerne la gestion des déchets ? ».

Ce questionnement m’a remis en mémoire un ouvrage que j’avais parcouru il y a quelques temps de Tzvetan Todorov[i]. Dans ce livre, l’auteur passe en revue des aspects qu’il juge inquiétants de notre vie contemporaine. Tout particulièrement, il pointe du doigt les travers et dérives de la logique néolibérale. Je vais essayer ici de vous transmettre sa façon de voir la chose.

Science : confort et prospérité pour tous ?

Depuis des décennies, une grande partie de l’humanité pense que la science doit prioritairement faciliter la réalisation de nos désirs et donc apporter prospérité et confort à tous. En mars 2011, une catastrophe de grande ampleur a impacté le Japon. L’accident de la centrale de Fukushima est le contre-exemple à donner aux personnes qui appréhendent la science de cette manière. En effet, Fukushima illustre parfaitement le fait que les progrès technologiques n’apportent pas forcément que des bienfaits et qu’ils sont parfois même source de menaces nouvelles. Les résultats immédiats de cet accident sont des centaines de kilomètres carrés devenus inhabitables, la mer contaminée et la faune détruite. Pour ce qui est des conséquences indirectes, elles sont malheureusement incalculables car elles vont du changement des habitudes alimentaires au Japon jusqu’au bouleversement de la politique énergétique d’autres pays comme l’Allemagne. Ce qui est grave avec l’exploitation de l’énergie nucléaire est qu’elle concerne d’autres pays que ceux qui ont choisi d’exploiter cette énergie et surtout  qu’elle enclenche un processus qu’il est impossible d’arrêter. La radioactivité libérée aujourd’hui durera 24000 ans !

Passe à ton voisin !

Suite à la catastrophe de Fukushima, l’Allemagne a décidé de fermer ses centrales nucléaires. Décision qui clôt le débat ? Certainement pas ! L’Allemagne doit les remplacer par d’autres types de centrales, qui elles, risquent d’être polluantes et ainsi contribuer à dégrader irrémédiablement le climat de la planète toute entière.

L’exploitation de l’énergie nucléaire n’est pas le seul exemple d’une amélioration technique dont l’utilisation comporte des risques inconnus auparavant. L’affaire des « boues rouges » a marqué toute une génération de corses. En 1972, commença le déversement au large du Cap Corse, par la société Montedison, de 3000 tonnes de déchets quotidiens. Déversements autorisés par les autorités italiennes… à titre expérimental ! Les déchets provenaient d’une usine de production de dioxyde de titane et de vanadium, métaux rares dont une dose infime peut avoir des conséquences catastrophiques sur la faune, la flore et les êtres humains.

Ces rejets stoppèrent seulement après un mouvement populaire massif en 1972. En 1974, des responsables de Montedison furent condamnés, lors d’un procès, à Livourne.

Ce qui a changé

Les risques, sont inhérents à toute évolution technologique. En effet, la technologie peut trahir. Chaque fois que vous prenez l’avion, vous courez le risque de vous écraser… mais ce risque n’est pris que pour vous-même. Ce qui est grave actuellement, est que beaucoup de risques pris par nos « décideurs » concerneront les générations futures et des personnes qui ne profitent pas directement du bienfait des évolutions technologiques dites « risquées ». La liste des domaines où les innovations technologiques sont à la fois prometteuses et menaçantes s’allonge : Organismes Génétiquement Modifiés (OGM), énergie nucléaire, nanotechnologies, gestion des déchets… Ces mutations suscitent de plus en plus de fortes réactions d’une partie de la population. Les thèmes écologiques dans le débat public en sont la preuve. Todorov dans son ouvrage écrit que certains sociologues affirment que nous avons quitté la « première modernité », celle où la science et la technique devaient contribuer au progrès, pour entrer dans une « seconde modernité », ou « société du risque », où ces mêmes activités sont perçues comme des sources de danger. Auparavant la nature faisait peur, de nos jours elle est de plus en plus perçue comme source d’espoir…

Coupable lève-toi !

La volonté humaine est-elle responsable de la catastrophe de Fukushima ? Bien entendu que non ! Certains mettraient en avant le fait que la nature s’est déchaînée à Fukushima. Un tremblement de terre suivi d’un tsunami a causé l’accident. C’est la réalité mais… Mais cette centrale a été construite sur un site bien particulier. Au bord de la mer, dans une zone sismique. Tout simplement car cette implantation était plus rentable pour ceux qui en avait l’exploitation. Oui plus rentable ! Le mot est lâché : la rentabilité, terme chéri par le néolibéralisme et règle prioritaire pour beaucoup de nos « décideurs » sur cette vielle planète Terre. Cet accident n’a donc rien à voir avec la science ou une catastrophe dite « naturelle », elle est le résultat d’une série de décisions humaines. Elle est le fruit de la coalition entre opérateurs privés et bureaucrates gouvernementaux.

Conclusion

L’appât du gain, le vertige du pouvoir, l’orgueil d’être « aux manettes » poussent donc à l’usage immodéré des nouvelles technologies sans se soucier de leurs conséquences présentes ou futures. Pour lutter contre ces effets néfastes, la connaissance scientifique est indispensable ! C’est aux scientifiques de démontrer quelles sont les conséquences et les limites d’une technologie. La catastrophe de Fukushima n’est pas due à l’aspiration de l’homme à mieux vivre ni à celle de la recherche scientifique qui se préoccupe des secrets de la matière. L’accident du Japon est le résultat de la logique néolibérale qui regarde l’humanité comme une masse indifférenciée d’individus, réduits à leurs seuls intérêts économiques. La volonté collective doit ensuite imposer et orienter les décisions pour demain !

Jean-Louis Rossi

[i] Les ennemis intimes de la démocratie, Robert Laffont, 2012

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