TRIBUNE LIBRE : L’OCCULTATION DE LA RÉALITÉ

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Mon dernier billet sur la prochaine disparition des lignes maritimes avec la Sardaigne que j’ai récemment publié sur mon blog a suscité de nombreuses visites.
Mais visiblement les politiques corses sont restés muets : crainte de s’engager, crainte de la concurrence de nos amis sardes, je ne sais….
 
Il n’en reste pas moins que la réalité est là. L’équipe des CHJASSI DI U CUMUNU a bien voulu relayer mon analyse de ce sujet. Je l’en remercie vivement et exprime mon soutien à ce nouvel espace d’expression et de vie démocratique. 

Il y a quelques mois, un ami de PORTIVECCHJU m’a recommandé la lecture d’un livre de Jean PEYRELEVADE intitulé « Histoire d’une névrose, la France et son économie ».

L’homme, polytechnicien, banquier, chef d’entreprise, est connu pour son engagement au centre gauche (cabinet de pierre Mauroy en 1981 puis soutien de François Bayrou en 2007). Dans son ouvrage il décrit une France incapable de comprendre l’économie. Le pays a une tradition de pouvoir absolu, depuis la monarchie jusqu’à notre Vème République où l’ordre politique entend tout gouverner. Le déplacement de François Hollande au Qatar pour la vente des avions Rafales en est une illustration récente.

Certes la géopolitique est toujours intervenue dans les affaires économiques, mais encore faut-il alimenter la création économique, l’innovation et l’entreprise pour que le politique donne un coup de pouce à l’économie. Or la France a toujours négligé l’entreprise et ses entrepreneurs. Les Français se méfient d’ailleurs des entreprises et de ceux qui les dirigent, craignant exploitation et inégalités. Ils attendent davantage de l’Etat que de l’initiative privée. Or aujourd’hui l’Etat est à bout de souffle empêtré par ses déficits et se tourne enfin vers les dites entreprises.

Et la Corse dans cette histoire ? Eh bien, elle est encore plus française que la France dans cette attitude !

Voyez l’actualité récente : le lien maritime avec la Sardaigne est en passe d’être coupé ! La CMN qui assure les liaisons avec PORTO TORRES est en sursis à Propriano et la SAREMAR qui assure les liaisons avec SANTA TERESA l’est tout autant à Bonifacio. Rien de moins…..

L’économie de deux microrégions (Valinco et Grand Sud) va subir un sacré choc ! Jugez-en au vu des chiffres qui figurent dans les développements suivants, tirés de l’excellent site de l’Observatoire Régional des Transports de la Corse (http://ortc.info/)

1 – Pour le Valinco

En moyenne la liaison avec PORTO TORRES assure 5 000 passagers (passagers aller et retour ou PASS A/R) par an. Anecdotique direz-vous. Mais si l’on regarde sur les dernières années le trafic passager (MARS-CMN signifie liaison Marseille par la CMN) est le suivant :

Anto1

Quand on sait que la CMN n’est pas rentable dans des conditions normales (éloignement avec Marseille car la ligne desservait Marseille-Propriano-Porto Torres, faiblesse des échanges), quand on ne sait que trop ce que sera le futur de la SNCM, à chacun de regarder les moyennes des passagers transportés sur quatre exercices.

Il y a plus de 100 000 passagers dans la balance à Propriano !

S’agissant du fret, le trafic avec PORTO TORRES a permis de s’approcher des 70 000 Tonnes en 2012, tandis que la moyenne sur ces derniers exercices est de 56 000 tonnes (entrées et sorties ou E&S) de marchandises et matériels transportés par an :

Anto2

Il y aura donc 56 000 tonnes de marchandises et matériel qui ne transiteront plus par le port de Propriano !

2 – Le Grand Sud

S’agissant des passagers les données des derniers exercices sont les suivantes :

Anto3

Sans la SAREMAR il ne restera que la MOBY qui assure les liaisons estivales et qui mordra sur les 120 000 passagers de la SAREMAR (moyenne), mais elle ne compensera pas l’absence de trafic hors saison estivale.

Nous serons loin des 250 000 passagers transportés en moyenne chaque année !

S’agissant du fret la situation est encore plus grave, car la SAREMAR en disposant d’une liaison continue sur l’année assure le transport de 63 % des 70 000 tonnes de marchandises et matériels qui transitent par Bonifacio :

Anto4

Nous serons loin des 70 000 tonnes de marchandises et matériels transportés en moyenne chaque année !

3 – Une Corse encore plus française que la France

C’était la formule que j’utilisais en introduction de ce billet.

Que se passe t-il face à cette catastrophe économique annoncée ? Rien strictement rien !

La droite a été trop préoccupée à se déchirer pour le conseil départemental 2A et s’interroge sur le meilleur candidat aux territoriales de décembre prochain.

La gauche est en recomposition avec le PS et le PC qui sont, pour des raisons différentes, dans et hors de la majorité de Paul GIACOBBI.

Les deux composantes nationalistes sont dans un bouillonnement d’alliances supputées et de prééminence de leadership, doublé d’une angoissante interrogation sur la conception unique ou multiple de FEMU A CORSICA.

Nous sommes exactement dans ce que décrit PEYRELEVADE : la Corse est installée dans une tradition de supériorité du politique sur les réalités économiques. Et pourtant Propriano et Bonifacio sont bien en Corse ! Et pourtant il y a bien des entreprises et des familles qui vivent de ce trafic de passagers et de fret !

En Corse, vient s’ajouter à cette conception purement française, une occultation des réalités quotidiennes. C’est la raison pour laquelle je dis que la Corse encore plus française que la France !

C’est inconcevable pour les entreprises et leurs salariés que je représente en qualité d’élu consulaire.

C’est inconcevable parce que :

→les pouvoirs publics n’entament pas une consultation avec les professionnels qui vivent directement ou indirectement de ces liaisons, avec les chambres consulaires, afin de mettre en place des solutions alternatives ;

→la liaison avec la Sardaigne qui s’impose géographiquement n’est pas examinée de manière globale avec les trois ports secondaires ;

→le troisième port du Grand Sud, Porto-Vecchio, n’entretient aucune liaison avec la Sardaigne et qu’il ne semble préoccupé que par son port de plaisance.

C’est inconcevable car existent :

→un programme INSULEUR porté par les chambres de commerce des pays méditerranéens qui vise à permettre aux iles de l’UE de disposer de moyens de développement spécifiques (il n’y a pas que la Corse qui est une île au sein de l’UE…..),

→un programme de coopération transfrontalière Italie-France permettant des liaisons avec la Sardaigne.

Mais rien on n’entend rien, on ne voit rien, on ne dit rien, car nous avons mis un grand couvercle sur les difficultés à venir. Mais quand la crise annoncée viendra, le couvercle risque de se promener du Cap Corse à Bonifacio et même de se retrouver en Sardaigne !

Antoine MONDOLONI,

Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Corse. 

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