TRIBUNE LIBRE : De l’Alternance à l’Alternative. O Corsu, un ti scurdà di a filetta

J’ai été interpellé cette semaine par deux posts[1], publiés dans des pages Facebook, qui m’ont pour le moins laissé un goût d’amertume.

Non pas que leur contenu me surprenne, – ayant suffisamment pointé du doigt dans mes ouvrages et prises de position, les dangers qui guettent la revendication corse, et ce d’autant plus aujourd’hui que celle-ci s’est imposée comme l’alternance dans quasiment toutes les institutions de l’île – ….

Non ce qui m’a frappé, c’est ce désarroi, certes empreint d’une certaine lucidité,  mais aussi d’une déception voire d’une certaine colère désespérante pour  nous et toute une génération, qui transparaît dans ces lignes émanant de deux personnes issues ou proches de la mouvance nationaliste corse, qu’elles me pardonnent si je ne donne pas leurs coordonnées, mais elles se reconnaîtront facilement.

Ces lignes, ces mots, lourds de signification laissent trop transparaître un désenchantement,  voire un certain fatalisme, qui me frappent et font mal, à moi mais aussi à tous, tous les autres, ceux d’aujourd’hui, ceux et celles qui sont aux responsabilités aujourd’hui bien sûr, mais aussi surtout à tous les autres qui assistent, impuissants à la lente désagrégation de la Corse, de notre Corse, aux évolutions actuelles qui ne peuvent que nous interpeller nous toutes et tous qui vivons au quotidien ce que eux perçoivent de plus en plus, plus ou moins clairement, comme un désastre économique, social, sociétal, culturel… Notre vieille société traditionnelle, avec ses défauts et ses qualités, ses pesanteurs et ses solidarités, disparaissant peu à peu, remplacée par une société semblable à toutes les sociétés de France, mais en plus avec la perte de nombre de nos valeurs remplacées par une manière de vivre et de cohabiter pour le moins insupportable et déprimante, voire catastrophique.

Alors que faire, nous sommes tous comptables et responsables, à quelque niveau qu’on se situe… Laisser faire les choses, en se disant que quelques mois de responsabilités ne suffisent sûrement pas et ne suffiront jamais à endiguer les dégâts causés par deux siècles de tutelle coloniale, ou que les évolutions du monde et de la Corse sont inéluctables… et que nous n’y pouvons rien.

Ou alors tenter d’inverser les processus en cours pour d’alternance devenir cette alternative politique que les Corses, surtout les petites gens, les sans grades, les sans diplômes, les laissers-pourcompte, les sans pistons, engagés ou non dans le combat nationaliste, appellent de leurs voeux, depuis des années…

Nous devons toutes et tous être conscients que le seul objectif d’alternance ne peut durer éternellement et que si un objectif  reposant sur un projet d’alternative ne  prend pas la suite, avec des perspectives claires d’avenir, ces dangers, de plus en plus pressants, s’imposeront, risquant de dénaturer nombre de nos revendications qui nous ont portés au fil des ans, pour nous conduire tôt ou tard à l’impasse.

Plus que jamais chacun doit aujourd’hui être conscient des enjeux, en prendre acte et œuvrer à son  niveau à la mise en place d’une réelle alternative autour des grandes lignes d’un  Projet de société.

Une alternative implique des compromis, c’est certain, mais aujourd’hui, la gauche et la droite française ayant perdu leur rôle prépondérant dans l’île, c’est à l’interieur du mouvement national corse  que tous les enjeux se jouent… et toutes les confrontations aussi !!

Donnons-nous les moyens de nous atteler à un véritable projet de société  à court et moyen terme…  L’indépendance, l’autonomie ou autre forme d’organisation, certes, mais n’oublions pas que même si l’État  français nous accorde l’indépendance, celle-ci ne pourra être effective que dans nombre d’années et la Corse n’a même pas, contrairement au Pays basque, à l’Irlande, à la Catalogne , à l’Écosse, à la Sardaigne… fait l’apprentissage de l’Autonomie comme ces territoires l’ont fait durant des décennies avec des pouvoirs et des compétences très larges dans tous les domaines.  Alors que nous, nous avons des difficultés à comprendre qu’aujourd’hui, il faut construire les bases de la nation corse, et cela passe par l’économie, le social, le sociétal et le culturel, et projeter cette construction dans l’avenir, sur un certain nombre d’années.

N’oublions donc surtout pas, car cet oubli signifierait à terme la fin de la contestation nationale corse, que chaque jour des gens souffrent, se désespèrent ou risquent de se laisser gagner par la colère, certains étant même marginalisés sur leur propre terre.

Alors, en attendant le grand soir, trouvons des solutions rapidement pour contrecarrer les mécanismes en cours qui exluent le peuple corse, les jeunes corses du développement économique et social, et qui  nous imposent progressivement  une société formatée, sans âme, une société qui n’aura plus rien de corse, tant les comportements et la manière de vivre seront identiques à ceux en vogue dans n’importe quelle région de France. Avec en plus un développement économique et social qui profite à une minorité, à celles et ceux, jeunes et moins jeunes, bien en cours, à  la mafia nustrale et aux affairistes nustrale, tandis que le peuple assiste du bord de la route, désarmé et désemparé à un développement qui lui échappe.

Incù u populu, da u Populu e pà u populu, Corsu un ti scurda di a filetta

Pierre Poggioli

[1]  Post 1 : “Il y a le courage et la lucidité, la lucidité m’oblige à reconnaitre que personnellement (mais je ne suis pas seul) ce pour quoi je me suis battu depuis 45 ans, ce combat là est perdu. Les « étrangers » ne bétonnent plus la Corse, c’est nous qui la bétonnons, c’est nous qui réduisons un peu plus chaque jours la bande des 100 mètres, ce sont quelques uns d’entre nous qui spolient l’ensemble du peuple Corse avec leurs constructions sans permis, sans respect des règlementations, piétinant aussi bien les traditions que le simple respect du aux autres, avec le soutien de l’administration et de la justice Française…Alors bien sûr, il faut rigoler, pour ravaler cette furieuse envie de pleurer, on peut même se gargariser de certaines victoires, mais on est pas dupe, chacun ici se connait, connait le parcours de chacun mais tous nous nous taisons, et personne ne dira qu’il y a belle lurette que les intérêts particuliers de certaines « familles » ont depuis longtemps pris le pas sur les intérêts collectifs d’un peuple qu’ils étaient sensé défendre et protéger. Ils vous dirons bien sûr qu’un jour ils ont servi la Corse…et qu’il est normal qu’ils se servent! Ben voyons…sauf qu’on doit tout à la Corse et que la Corse ne nous doit rien. Selon le grand principe de la méritocratie, ils ont remplacé les patrons « étrangers » dans les affaires, mais les codes sont toujours les mêmes, les conditions sont inchangées, l’exploitation pareille, simplement les ordres sont maintenant (quelques fois) donnés en Corse. C’est le triomphe de l’émancipation? Quant à ceux qui sont morts en route pour un idéal de liberté, on dira que c’est tant pis pour eux, ils n’ont pas senti à temps, tourner le vent de l’histoire et qu’ils n’avaient qu’à fermer leur gueule et à se coucher. Au nom des « intérêts supérieurs de la nation », ces patriotes là, si tu ne te couches pas, c’est eux qui te couchent…M’enfin, tant que le peuple est content…faut pas le contrarier! Une avancée tout de même, au train ou vont les choses, on aura bientôt dans chaque village de Corse un Catenacciu pour le vendredi saint…et une foule de pèlerins pour murmurer « perdono mio dio » en tournant en rond… Mais chut hein! faut pas faire de vagues, ils ont encore besoin de nos silences…et puis on veut pas passer pour des traitres!!!

Post 2 : “Accalmie relative pour le moment :les mafieux se font affairistes voire travaillent ensemble avec les ex natios devenus mafieux et paradoxalement remis en selle dés que les modérés ont pris le pouvoir à l’exécutif .On voit de drôles de bandits revenir en cour et faire la campagne des législatives pour les candidats nationalistes .Danger :la mafia a mis la main sur l’économie corse. On pensait qu’élire G Simeoni c’était une manière de moraliser la politique corse au sortir de l’ère Giaccobi : et si on se trompait?

 

 

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