TRIBUNE LIBRE : PER CAPU D’ANNU !

infini

Les CHJASSI DI U CUMUNU sont perçus comme un cercle de réflexion, foisonnant d’idées politiques, de contributions et d’analyses. Mais les CHJASSI DI U CUMUNU sont également, à mon sens, un groupe d’humains aimant la vie, et donc la poésie.

Voici donc comme premier billet de l’année 2017, un récit poétique adapté de l’oeuvre de Monsieur François Cheng, de l’Académie française, intitulé L’éternité n’est pas de trop ! (Collection Le Livre de Poche, 6 €).

Pourquoi ce texte d’un lointain orient se demanderont certains ?

D’abord parce que cet orient lointain a été la vie de nombre de nos anciens. Ensuite parce qu’ils y ont fondé des familles qualifiées de « mixtes » aujourd’hui qui se sont parfaitement intégrées, prouvant s’il en était encore besoin que la Corse a toujours fabriqué des Corses. Enfin parce qu’il y a en ce récit un lien spirituel, ce lien qui attache nos compatriotes qui habitent sous toutes les latitudes à leur île, tel celui qui est conté ici entre un être qui vit loin de celle qu’il n’a pu côtoyer et qui l’a retrouvée lors de son dernier voyage….

TABLEAU 1

DAO-SHENG et LANYING

DAO-SHENG est un violoniste, saltimbanque d’une troupe de théâtre qui donne une représentation dans une province chinoise ou règne la famille du Seigneur ZHAO.

Au cours de sa représentation, il ne peut s’empêcher de capter le regard de LANYING, jeune Dame abritée – comme les autres femmes de la noblesse provinciale -, des regards des pauvres, par un paravent.

Il capte le regard de cette jeune fille en robe rouge. Il a le bonheur de voir qu’elle aussi le regarde avec beaucoup de candeur et lui sourit. Il en est ébranlé… Les lumières et les lanternes lui semblent ternes. Le seul éclat vient du lieu où se croisent leurs regards.

Ceci s’explique sans doute par le fait que LANYING signifie « Fine Orchidée ». Comment eût-il pu résister – lui le musicien – face à cette rencontre à la fois profonde et élevée, ouverte sur l’infini ?

Il est en train de ressentir une musique à nulle autre pareille, une musique qu’il n’a jamais su jouer avec autant de magnificence : la musique du cœur ! Par leurs regards, le musicien et la Fine Orchidée viennent d’ouvrir une porte sur le mystère de l’autre, sur le mystère tout autre.

Furieux d’avoir surpris ce regard, le Seigneur de la famille ZHAO cherche querelle au musicien qui est avec la troupe en train de dîner dans une auberge.

La sanction est terrible ! Il est condamné au bannissement et aux travaux forcés après que ses doigts soient brisés. Il ressent cette punition plus injuste encore que les autres, car il est ainsi privé de sa faculté de créer de l’harmonie, son violon et lui ne faisant qu’un.

Il s’est échappé du bagne après une grande tempête et s’est laissé porter par ses pas qui le conduisent dans un monastère taoïste situé tout en haut d’une grande montagne, où le Grand Maître des lieux le recueille par pitié.

TABLEAU 2

La vie de DAO-SHENG

Sa vie au monastère est simple, frugale et emplie de travaux quotidiens : réveil au chant du coq, tirage de l’eau du puits, coupe du petit bois pour réchauffer le thé, puis prières chantées en compagnie des moines taoïstes. Il apprend les herbes médicinales, l’acupuncture, la divination ; le tout trente ans durant.

Mais a-t-il vraiment vécu ? Non pense-t-il…

Tout au long de ces longues années, il n’est pas devenu moine consacré, car incapable de parvenir au stade du détachement total. Il croit accéder au renoncement en sa vie monacale et les méditations qu’il pratique ainsi que les exercices de vacuité qu’il s’impose ne parviennent à l’y mener.

Le souvenir de la Fine Orchidée, ce regard, ces instants où tout s’éclaire, le taraudent, l’habitent et sont toujours et encore là.

La scène qui l’a saisi en la totalité de son âme n’a cessé de ressurgir, même en des moments où il est pris par le travail, harassé par la fatigue. Quoi qu’il advienne, ces moments ont germé en son coeur et sont désormais indéracinables.

Il a alors la « Claire Vision » qu’il est venu au monde pour connaître et accomplir ce qui l’obsède.

Il sort de la raison pour établir la vérité et décide alors d’entreprendre le Voyage vers Elle, sans crainte aucune pour son aspect matériel :

– Y a-t-il une contrée où il n’y ait pas de malades ?

– Y a-t-il une contrée où des gens ne s’interrogent pas sur leur avenir ?

Mais Elle, est-elle encore en vie, dans quelle contrée est-elle, dans quel quartier habite-t-elle ? Lui qui est spécialisé dans la prédiction du destin des autres, est incapable de présager quoi que ce soit pour lui-même.

Il se met alors en route, s’engageant dans la pente escarpée depuis la montagne où il s’est réfugié, pour retrouver le lieu de ces inoubliables regards échangés. Marcher à pied, faire longue route ne l’effraie point. C’est sa vie.

Il hâte même le pas.

C’est alors qu’il entend comme suspendue au dessus de lui la voix de son Maître taoïste lui disant : « ne soit pas impulsif ! », comporte toi en « homme véritable », car « il n’y a qu’avec un coeur vrai que tu as une chance de toucher le Ciel ».

TABLEAU 3

Le retour de DAO-SHENG dans le Monde

Après trois jours de marche, il atteint la vaste plaine qui s’étend au pied de la montagne et de la ville qui borde le fleuve jaune, le lieu des affres et des souffrances de sa jeunesse, mais aussi celui du bonheur fugace qu’il a gardé au plus profond de lui.

Il s’enquiert du monastère taoïste et quelques phrases suffisent pour expliquer ses dispositions en matière de divination et de médecine. Au bout de quelques mois le Grand Moine lui témoigne confiance et amitié. Aussi, autorisation lui est donnée de dresser devant le temple un étal pour ses médications et ses consultations divinatoires.

Il prend alors conscience de la diversité des humains : visages, destins, origines, tailles. Il pense que ce « tout de diversité » constitue de mystère de l’humanité.

Et viennent les questions : dans cette immensité est-elle encore vivante ? Où est-elle ? Comment a-t-elle vécu ?

La réponse lui vient de la foultitude de gens qu’il côtoie : elle est devenue l’épouse légitime du Seigneur ZHAO, celui qui lui avait fait subir le châtiment que l’on sait. Mais depuis il a pris une deuxième épouse et mène au surplus une vie de débauche. Il n’a pitié de rien, ni de personne et n’arrive pas même à gérer son domaine.

Le Grand Moine auprès duquel il s’enquiert de plus de renseignements lui dit qu’elle vient souvent au temple effectuer ses dévotions, et qu’en Princesse bonne et généreuse elle pratique la charité. Néanmoins il se dit inquiet de ne plus l’avoir vue depuis un certain temps, d’autant qu’il se dit qu’elle ne va pas bien.

Elle trouve cependant en elle, les ressources nécessaires pour distribuer la soupe aux pauvres chaque midi, à l’arrière de sa maison, lui a-t-on rapporté.

Mais elle ne s’est pas remise d’un enlèvement par des bandits de grands chemins qui l’ont conduite dans leur repère niché dans un nid d’aigle. L’enlèvement fut suivi d’un second choc : son noble époux refusait de verser la rançon demandée !

Alors, dit le Grand Moine, j’ai pris l’initiative de réunir une somme auprès des fidèles, bien évidemment inférieure à la rançon demandée et ceux-ci touchés par ma démarche ont accepté de la libérer.

Nous avons aussitôt entamé la descente. La pleine lune illuminait le ciel. À mesure que la nuit s’épaississait, elle résonnait du bruit du vent remuant dans les branchages, de celui des insectes, de celui de nos pas.

Dans ce monde humain, on avait ramené une Fine Orchidée à la vie. Le Ciel et la Terre semblaient frémir de reconnaissance. « C’est sans doute le plus bel acte que j’ai accompli en cette vie », dit le Gand Moine.

 TABLEAU 4 

Première Rencontre : leurs yeux

Un beau matin il se décide. Il se glisse dans la troupe des va-nu-pieds, cheveux hirsutes et vêtements en loques. Il est lui aussi muni d’un bol et de baguettes.

À midi on entend coulisser la barre épaisse qui bloque la porte. Le silence se fait.

Deux domestiques sortent un gros tonneau de riz cuit. Derrière eux la servante sort une marmite emplie de légumes bouillants.

Puis apparaît Dame LANYING. Le silence se fait et ils attendent leur tour en tendant leurs bols. Elle se saisit d’une louche, met une portion de riz, puis une portion de légumes dans chacun des bols tendus.

Installé dans la file, il va baisser la tête en tendant son bol, puis se mettre à l’écart pour apprécier ce frugal repas. Mais ces yeux ne perdent pas une miette d’Elle. Il l’a reconnue. Elle force l’admiration par sa présence, dépouillée jusqu’à l’épure.

Hormis sa robe rouge qui la couvre depuis le cou jusqu’aux pieds, ce qu’on voit d’Elle sont ses cheveux argentés, ses joues et ses mains pâles, et ses lèvres à peine colorées. Cette impression de dépouillement est accentuée par l’air de tristesse qui ombre son front.

Silencieuse et mélancolique elle est là, accomplissant l’acte de charité.

Il avance, sans oser la dévisager, présente son bol, attend qu’on le remplisse.

Au moment de dire merci, il dirige son regard vers elle et voit si proche le regard qu’il a porté en lui durant de si longues années et leurs regards se rencontrent !

Cet Éclair lui suffit pour retrouver l’image qu’il chérit. A travers la pâleur, à travers la tristesse, à travers les sourcils, il retrouve la pureté de lignes de son visage et toute la sensibilité de son regard qui jadis avait pénétré son coeur.

Les autres jours il revient. Il apprend à jouir en silence de sa présence, présence trop brève, mais combien indicible. Une jouissance qui à chaque instant de la journée le fait palpiter de joie et en même temps lui serre le coeur.

Et puis un jour, après avoir rempli son bol de riz et de légumes, un sourire prompt comme une hirondelle, a éclairé son regard plein de bienveillance ! La sensation qu’il en tire est au delà des mots. Le restant de la journée il est dans l’attente de cet instant, bercé par la douce confiance que la présence désirée ne lui fera point défaut.

Est-ce qu’une fois Elle viendra pour lui ? Imprégné de l’esprit taoïste il a appris « à ne jamais trop désirer ». Qu’il puisse quotidiennement contempler l’être de son coeur, intimement et silencieusement, est déjà un rare bonheur.

 TABLEAU 5

Deuxième Rencontre : leurs mains

Le Grand Moine est inquiet. Dame LANYING est malade et tous les médecins consultés jusque là n’arrivent pas à la guérir. Aussi propose-t-il au Seigneur ZHAO de tenter une ultime médication avec celui qu’il héberge au sein du monastère. Le Seigneur accepte, car c’est peut-être l’occasion de faire disparaître de sa vue en précipitant sa mort, celle qui lui a tant échappé sa vie durant.

Le songe de DAO-SHENG est en train de se réaliser. Après avoir traversé des cours intérieures et de longs couloirs, il arrive devant la porte de la Fine Orchidée. Son coeur qu’il entend battre dans sa poitrine suffit à lui prouver qu’il ne rêve pas. Il a désormais Pleine Conscience qu’il est venu au monde pour accomplir cet acte.

Il se présente comme médecin itinérant et lui demande de décrire ses maux. Les premiers mots qui montent de la gorge de celle qui reste dans un lit derrière un voile blanc, sont faibles. Mais quand elle se met à expliquer son état, sa diction devient claire.

Sur sa demande, elle lui permet de lui tâter le pouls. Par la fente du rideau sort une main qui se pose sur le bord du lit. Cette main étendue se présente comme une véritable offrande. Il avance lentement ses doigts et pose doucement index et majeur sur son pouls, tandis que de son pouce il soutient le dos de son poignet.

Sans un mot, il savoure la fraîche sensation du toucher, puis rassemble son esprit et se met à l’écoute des sons et échos qui lui parviennent par les canaux des artères. Il écoute les souffles des méridiens intérieurs qui pénètrent depuis les moindres méandres de l’épine dorsale jusqu’aux extrémités de tous ses membres. Il sent les sangs frelatés qui demandent à être purifiés.

Puis il demande la main gauche qui suit le même chemin que la droite au travers du rideau. Il livre son diagnostic : la maladie a de multiples causes qui demandent des soins minutieux, étape par étape. Il lui préparera donc une potion à prendre matin et soir, et demande à pouvoir repasser cinq jours plus tard. Ce rythme régulier va se poursuivre près de deux mois. L’état de la patiente s’améliore et il vit ces moments dans une tension de plus en plus heureuse.

Elle s’enquiert alors de lui, de sa vie, de l’endroit où il a été formé. Un léger tremblement de la main dénote le pressentiment de LANYING. N’y résistant plus, pendant qu’il prend son pouls, il lui rappelle l’épisode du jeune musicien et d’une jeune Dame en robe rouge, puis lui précise qu’il s’est formé durant une vie monastique et errante.

Elle ouvre alors sa paume et le laisse y coller la sienne. C’est un instant de muette communion et d’extase sans paroles. Les doigts noués, l’intimité des deux mains est en symbiose. Caressant mutuellement la caresse, ils basculent dans un état « autre », les veines entremêlées, jusqu’à rejoindre l’infini des étoiles.

TABLEAU 6

Les Interrogations de Dame LANYING

LANYING se lève songeuse et marche vers la table où l’attend une tasse de thé chaud. Un rayon de lumière frôle sa tempe. Elle s’ouvre alors par la pensée à DAO-SHENG :

« Viens t’asseoir et parlons. Après nous être attendus si longtemps nous connaissons la vertu de la patience. Laissons le vent printanier sécher nos larmes et le soleil d’été réchauffer nos rêves, gelés dans la longue attente.

Sais-tu que les vrais trésors sont délicats et cachés, et que le coeur d’une femme est riche et profond, comme un jardin de fleurs ? Pour atteindre la vraie profondeur, il faut suivre des sentiers pleins de méandres avant d’arriver à un humble étang.

Sauras-tu t’asseoir à son bord et prêter l’oreille à ce qui y murmure, à ce qui y palpite ?

Les pétales de fleurs, gorgés de rosée, y éclosent en un geste d’accueil. Trop ouverts, ils prennent le risque de se détacher, de se faner.

Sauras-tu capter ce moment fugace, ce moment où la beauté se montre ?

Sais-tu que la beauté qui se montre en surface prend sa source au fond de l’étang, et jaillit de la racine ? Sauras-tu entendre le désir de beauté spirituelle qui, lui, telle une source inépuisable, ne tarit jamais ?

Tu es devin, médecin, tu as parcouru le monde, tu comprends tant de choses, mais es-tu capable de comprendre que la femme porte en elle ce peu de chose qui pour elle est tout ?

Serais-tu comme les autres hommes qui n’aiment de la femme que la chair et la peau ?

Sais-tu que la femme n’a pas qu’une chair, mais encore un coeur et aussi une âme. Si je suis sans attraits apparents sauras-tu venir vers moi, après tant d’années ? Est-ce que nous nous sommes retrouvés trop tard ?

Ne vaut-il pas mieux demeurer dans le souvenir intact de ces moments si purs, ces moments où nous regards se sont enflammés, ces moments où tes doigts me tâtaient le pouls, ces moments d’indicible félicité ?

Crois-tu, que nous devrions attendre une autre vie pour recommencer, mais de manière différente, c’est-à-dire sans passer par tant d’années perdues ? »

Elle se retourne alors vers la fenêtre, admire une pie qui lisse ses plumes et rend plus silencieux encore, l’intérieur de la chambre où seule la fumée bleue qui monte du brûle parfum, prolonge le fil de la pensée humaine…

TABLEAU 7

Troisième Rencontre : leurs corps

DAO-SHENG réfléchit à la phrase prononcée par le jésuite étranger qu’il a rencontré et qui semble si sûr de lui : « lorsqu’on l’a rencontré, l’être aimé ne mourra plus ».

À la fin de 7ème mois, face à Dame LANYING qui était venue le saluer au temple, il se sent poussé par une voix spontanée et dit : « la nuit de la fête de la Lune, à la 3ème veille, à la porte arrière ».

Il s’étonne de son audace, de ses conséquences éventuelles, de sorte que les jours suivants il s’efforce de garder sa contenance, pensant que le coeur de l’autre et ses réactions sont difficiles à sonder.

Et vient le moment tant attendu. Il entend le battant de la porte coulisser. Il retient son souffle, jusqu’à ce qu’il la voit apparaître dans l’embrasure de la porte, Orchidée en sa suprême éclosion. La gorge nouée il avance d’un pas.

Elle lui tend la main droite. Il y joint la sienne et dit simplement « LANYING ! ».

La réponse de la femme est inaudible. Seul le mouvement de ses lèvres fait deviner le nom de DAO-SHENG. Il s’ensuit un silence que la femme rompt en posant sa main gauche sur le dos de la main de l’homme, lequel à son tour fait de même.

Voici leurs mains superposées, imprimant entre elles, leur harmonieuse respiration. Veine à veine, fibre à fibre, feuille à feuille, branche à branche, ce qui se ressent au bout des doigts, au coeur des paumes, parcourt à travers les méridiens tout le corps.

Immergés dans les ondes rythmiques qui proviennent du fond de leurs êtres et qui les portent, les deux amants basculent dans un état second. Ils resteraient là indéfiniment…

Ils se regardent, sans retenue aucune, de près, de tout cœur, ils sentent l’effluve de leurs âmes se caresser, cet effluve qui affleure par les yeux. Ils se caressent par la plus grande énigme qu’est un visage.

Le visage de DAO-SHENG est épuré. Celui de la Fine Orchidée est simplicité lumineuse.

À un moment leurs regards sont si intenses, qu’ils se transforment en un instant magique qui leur fait voir, ensemble, deux perles suspendues qui brillent dans sur fond de satin bleu, en un halo de mystère.

Comme le temps presse, les amants laissent résonner les paroles simples qui viennent du cœur. « Remercions le Ciel nous sommes enfin réunis » dit DAO-SHENG. Plus hardie LANYING ajoute : « Nous ne nous quitterons plus. En cette vie et même dans l’autre nous serons toujours ensemble ».

TABLEAU 8

Quatrième Rencontre : leurs souffles

Voyant LANYING s’épanouir tel un lotus, Seigneur ZHAO s’enquiert de cette transformation et mène ses investigations : c’est ce maudit musicien qui fait à nouveau vibrer l’Orchidée, lui qui n’y est jamais arrivé ! Fou de rage il la convoque en sa chambre, la fait asseoir près de lui, se saisit d’une ceinture en tissu et entoure lestement son cou jusqu’à ce qu’elle s’affale inerte sur le sol.

Sa fidèle servante qui la trouve là, s’écrit : « ses chiffres ne sont pas terminés ; il faut qu’elle vive ! ». Et sans réfléchir elle fait appel au fameux médecin qui l’avait guérie dans passé. Celui ci arrive aussitôt et trouve LANYING étendue sous ses yeux, habillée en robe rouge, les mains croisées sur sa poitrine, le visage fermé, comme muette figure de jade ou d’ivoire. Désemparé, il se ressaisit.

Il se concentre pour affronter la plus grande épreuve de sa vie. S’il n’en sort pas vainqueur il n’en survivra pas. Alors le front tendu, les yeux emplis d’une singulière lueur, il lui murmure : « LANYING nous voici. Tu ne mourras pas ! ».

Il s’agenouille, défait la ceinture qui enserre le corps inerte et se met à le masser de manière ferme et régulière. Débutant par les pieds il remonte jusqu’au cou par les méridiens internes, s’attardant sur la nuque et la colonne vertébrale. Puis il masse la poitrine, d’un va et vient constant entre le cœur et les poumons. Depuis combien de temps le fait-il ? Il ne sait plus. Il tente de raviver la circulation du sang et du souffle, en lui même et dans le corps de l’autre. Comme le lui a enseigné son Maître, il guette l’instant où il percevra le fil ténu de la vie, qui est encore en elle, se manifester.

Dès qu’il sent ce fil ténu dans l’immense espace qui le sépare d’elle et entrouvre les lèvres de LANYING, y applique sa bouche, insufflant profondément de l’air dans la gorge de la femme. Il a maintes fois pratiqué ce geste, mais cette fois, ce qu’il affronte est bien plus grave.

Au bout d’un temps qui lui paraît interminable, alors qu’il approche de l’épuisement, il sent sous sa bouche un frémissement. La vie qui s’en allait est-elle en train de revenir ? C’est alors qu’elle ouvre les yeux ! La source souterraine émerge du sol. La brise effleure l’Orchidée en train de fleurir.

Comme sa poitrine bat le rythme interne, DAO-SHENG se détache, ferme doucement la robe rouge, et décide de laisser agir le non-agir. De chaudes larmes commencent alors à le submerger. A nouveau il repense à ce qu’a dit le Grand Moine : « entre Ciel et Terre, un humain est revenu à la vie ». Il est saisi par la lumière sacrée qui inonde la pièce. Il regarde alors le Ciel et voit tout là-haut trois aigles qui tracent sans fin d’invisibles cercles.

Elle s’est endormie la respiration sereine. Après l’extraordinaire, peut-on encore revenir au quotidien se demande-t-il ? Ce qui a été vécu ne s’oubliera pas. Ce qui se vit ne s’oubliera pas. Ce doit être ça, l’éternité !

TABLEAU TERMINAL

Cinquième Rencontre : leurs âmes

Après cette épreuve, Dame LANYING décide de se retirer en un monastère et en informe DAO-SHENG. Il y voit une bonne solution dans l’immédiat car le Seigneur ZHAO, par lui abhorré, vient de passer de vie à trépas.

Quel est son projet pour plus tard ? Il l’ignore. Combien de temps y séjournera-t-elle ? Elle l’ignore. Il ne faut pas la presser de décider juge-t-il. Elle lui fera signe le moment venu. Elle lui demande de regagner lui aussi sa montagne. Pour toute réponse il hoche la tête signifiant qu’il patientera le temps qu’il faudra.

Il la voit alors se retourner, s’éloigner et rejoindre sa chaise à porteur, jetant un dernier regard en direction de l’homme cloué sur place, puis disparaît derrière le rideau.

Assis à sa table, il sombre dans un chagrin ignoré jusqu’alors. Chagrin et désespoir lui sont pourtant connus, au regard des épreuves endurées dans sa vie. Dans le cas présent, ce qui menace de l’abattre, n’est pas une force extérieure, mais une force intérieure qui est en train de le quitter, broyant la totalité de son corps, de son cœur et de son âme.

Il faut de la patience. Il faut attendre. Mais l’envie de vivre s’est vidée. L’automne est passé, l’hiver est passé dans le monastère qu’il a rejoint. Il participe à toutes les tâches quotidiennes du monastère et aux prières collectives, mais il vit « ici » et « là-bas ». Dans cet « ici et là-bas », il pense qu’il lui faut entrer dans la pensée de LANYING. C’est tout ce qu’il peut faire pour retrouver cette sublime félicité, cette intensité incomparable qu’ils ont partagée.

Il lui appartient désormais d’apprendre à dialoguer avec elle par l’âme. Il y a tant de choses qui n’ont pas été dites et qui veulent être dites. Ce qui est à dire est l’infini même que l’éternité n’épuisera pas.

Peu à peu le creux de la plaie se remplit d’une substance qu’il ne saurait qualifier : un mélange de regret, de nostalgie et de consentement et peut être aussi de félicité, félicité telle une douloureuse reconnaissance maintes fois éprouvée, mais ici définitivement affirmée.

Par une froide nuit d’hiver, entrant dans sa chambre une bougie à la main, il croit voir la fidèle servante de LANYING qui vient le chercher. Il ne sait dire combien dure la vision, mais se met en route le lendemain pour retrouver le monastère qui abrite l’Orchidée. Durant la descente il est gagné par la faiblesse, se débarrasse de son bâton, s’assoit et jette un regard vers la vallée, là où il lui semble voir s’élever la fumée bleue qui prolonge la pensée humaine.

À cet instant son corps le lâche tel une dépouille et son esprit qui dévisage l’infini lui fait voir LANYING qui avance vers lui à pas légers. Elle est nimbée d’une grâce qui bannit toute tristesse. Elle lui dit : « Je t’ai fait beaucoup attendre. Nous allons enfin pouvoir nous revoir ».

Roger Micheli

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