CONTRIBUTION 1, RÉUNION PUBLIQUE DU 20 OCTOBRE 2016

Coordinateur : P. Poggioli

Les Référents[1]

A) Le Peuple  

Le mot vient du latin populus désignant l’ensemble des citoyens (individus ayant le pouvoir de voter dans la démocratie romaine) par opposition au Sénat et à la plèbe, poblo (842) pueple, pople (XIe siècle) peuple (vers 1430). Le terme peut avoir aussi une connotation sociale, voire péjorative : Ensemble des individus appartenant aux couches « inférieures », éventuellement moyennes de la société, par opposition à l’aristocratie. Il est indissociablement lié à une signification politique : dans le droit fil de son étymologie latine, un ensemble de personnes reconnu comme « peuple » se voit reconnu implicitement comme un groupe ayant des droits politiques spécifiques, voire le droit de former une nation indépendante. La Charte de l’Atlantique entérine cette lecture avec le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Couramment, ce terme désigne un ensemble d’individus formant à un moment donné une communauté historique partageant majoritairement un sentiment d’appartenance durable, pouvant venir de l’une au moins de ces caractéristiques en commun : un passé (réel ou supposé) un territoire, une langue, une religion ou des valeurs. Les termes « peuple et nation » étant très liés, l’histoire du premier suit étroitement celle du second. La réponse à la question « Qu’est qu’un peuple ? » ne peut donc qu’être « politique ».

B) La langue

On distingue dans le monde, les cultures écrites et les cultures orales. La langue, écrite ou orale, joue un rôle essentiel dans l’élaboration d’une forme de connaissance sociale, la pensée du sens commun, socialement élaborée et partagée par les membres d’un même ensemble social ou culturel. Cette connaissance commune est parfois appelée représentation sociale. Le langage est l’un des modes de communication les plus importants. La langue est probablement, dans les sociétés humaines, ce qui permet le mieux de véhiculer une culture, tant orale qu’écrite. Elle est une ressource importante, car étant plus qu’un simple outil de communication. Pour Astrid Von Busekist[2], elle est constitutive du nationalisme, car elle est politique et toute activité politique passe par elle. Elle constitue un fondement important des mobilisations collectives étudiées, alors que d’un autre côté, l’action de « nationalisation » de l’Etat transforme les langues pour les normaliser et les lier à une identité nationale.

C) La religion

Avec la langue, elle est considérée comme pilier des identités nationales. Elle est une ressource plus complexe, comme le souligne  Paul Zawadzki[3] :

« Le nationalisme invente la nation moderne comme catégorie horizontale basée sur la souveraineté populaire et l’égalité des citoyens. Il ne peut donc que se distancier de la religion comme catégorie verticale (transcendante)».

Cependant, dès lors que le nationalisme s’ethnicise (fin du XIXème siècle en Europe, certains parlent souvent de « race ») elle devient un instrument pour refonder la nation comme entité organique et holiste (Angleterre, religion établie). Pour les mouvements étudiés, elle est au départ un facteur important comme référent, un des instruments pour refonder la nation. Ils s’en démarqueront peu à peu, pour s’en distancier totalement et la refuser comme référent, le nationalisme ayant un rôle de religion séculière.

D) La culture

En Sociologie, elle est définie comme « ce qui est commun à un groupe d’individus et comme ce qui le « soude ». Ainsi, pour l’UNESCO :

     « Dans son sens le plus large, elle peut être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ».

Ce « réservoir commun » évolue dans le temps par et dans les formes des échanges. Selon le sociologue québécois Guy Rocher :

« Un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d’agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d’une manière à la fois objective et symbolique, à les constituer en une collectivité particulière et distincte ».

Selon l’approche de Geert Hofstede[4] se basant sur les travaux de Clide Kluckhohn [5] :

« Elle est la manière de penser, de sentir et de réagir d’un groupe humain, surtout acquise et transmise par des symboles, et qui représente son identité spécifique: elle inclut les objets concrets produits par le groupe. Le cœur de la culture est constitué d’idées traditionnelles et des valeurs qui lui sont attachées ».

La culture est une programmation mentale collective propre à un groupe. Elle se définit en ce sens comme un ensemble de connaissances transmis par des systèmes de croyance, le raisonnement ou l’expérimentation, qui la développent au sein du comportement humain en relation avec la nature et le monde environnant. Elle comprend ainsi tout ce qui est considéré comme acquisition de l’espèce, indépendamment de son héritage instinctif, considéré comme naturel et inné. Les définitions alors diffèrent selon le contexte de référence. Elle désigne au début « l’ensemble des connaissances générales d’un individu » (1862 : « Dictionnaire national de Bescherelle »). Les connaissances scientifiques y sont présentées comme élément de premier plan. C’est aujourd’hui la « culture générale ». Après le milieu du XXe siècle, le terme prendra une seconde signification, collective. Le « Petit Larousse » (1980) :

« La culture est l’ensemble des structures sociales, religieuses, des manifestations intellectuelles, artistiques…. qui caractérisent une société ».

Le terme peut alors revêtir l’un ou l’autre sens, mais la proximité des domaines d’utilisation de chacun en fait une source d’ambiguïté. Il y a donc actuellement deux acceptions différentes pour le mot culture : La culture individuelle, construction personnelle de ses connaissances donnant la culture générale. Elle comporte une dimension d’élaboration, de construction (le terme Bildung est généralement traduit en éducation) et est donc par définition évolutive et individuelle, la culture collective correspondant elle à une unité fixatrice d’identités, un repère de valeurs relié à une histoire, un art parfaitement inséré dans la collectivité. La culture d’un peuple est son identité culturelle, la culture collective à laquelle on appartient (référent essentiel pour les mouvements étudiés) n’évoluant que lentement, sa valeur étant la stabilité figée dans le passé, le rappel à l’Histoire. Ces deux acceptions diffèrent en premier lieu par leur composante dynamique. C’est dans cette dichotomie qu’elles peuvent s’opposer. Par l’art et l’histoire, les deux concepts se rejoignent. La culture individuelle inclut la connaissance des arts et des cultures, celle des différentes cultures humaines, mais bien évidemment celle affiliée à la culture (collective) à laquelle l’individu s’apparente. La culture d’un individu, aussi appelée culture générale, correspond à l’ensemble de ses connaissances sur le monde. La culture (individuelle) est comprise comme connaissance de la culture (collective) dont on dépend, point d’amalgame entre les deux acceptions. Les deux sens doivent pourtant être analysés distinctement : en réalité culture collective et individuelle se recoupent, par la filiation de l’espèce et de l’individu à une entité culturelle. Selon la philosophie moderne (Claude Lévi-Strauss) la culture est naturelle à l’homme, tous les hommes en ont une et un quelconque « état de nature » (état pré-culturel) serait pure fiction.

  • Culture, Patrimoine et art

Spontanément, l’expression patrimoine culturel fait penser à un patrimoine matériel (sites, monuments historiques, œuvres d’art, …). Selon l’UNESCO, c’est un élément déterminant :

« Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité…».

La culture est aussi indissociable du patrimoine artistique, car se rattachant à des valeurs traditionnelles. Sciences et techniques sont en interaction permanente, les techniques étant les applications des sciences dans la société. En général, les archéologues se focalisent sur la culture matérielle, alors que l’anthropologie culturelle se focalise sur la culture symbolique, encore que, in fine les deux groupes s’intéressent aux relations entre ces deux dimensions.

Une représentation de la culture consiste à la regarder comme formée de quatre éléments « transmis de génération en génération en apprenant » : Les valeurs (systèmes de valeurs) comprennent des idées et des matériaux semblant importants dans la vie. Elles guident les croyances composant la culture en partie. Les normes sont constituées par les attentes sur la façon dont les personnes doivent se comporter dans diverses situations. Chaque culture a des méthodes, appelées sanctions, pour imposer ses normes, qui varient avec l’importance de la norme, qu’une société impose formellement avec le statut de lois. Les Institutions sont les structures de la société dans et par lesquelles une partie des valeurs et les normes sont transmises. Les artéfacts (archéologiques) sont des objets façonnés par l’homme et découverts lors de fouilles. Dans le domaine de l’archéologie et de l’anthropologie, la culture se définit comme l’ensemble des connaissances et des comportements caractérisant une société humaine, ou plus généralement un groupe humain à l’intérieur d’une société.

Les « marqueurs identitaires »

Ils sont toujours employés pour générer un sentiment d’appartenance partagée par les habitants d’un territoire donné, pour les convaincre qu’ils sont issus d’une même communauté nationale. Cet objectif ne peut être atteint que par un véritable patriotisme d’Etat constituant une forme de national-populisme. Guy Hermet[6] et Pierre Hassner[7] soulignent « l’autre face du nationalisme ». Les évolutions vers la « démocratie » impliquent que celle-ci soit basée sur une socialisation politique effectuée à l’intérieur de « frontières nationales » ou ethno-nationales, d’où la complexité des rapports de ses mouvements de contestation avec les « marqueurs identitaires » et les évolutions suscitées.

A) L’identité

Le nationalisme représente d’abord une instrumentalisation politique de l’identité collective par rapport à la nation, laquelle dans sa forme moderne, n’est qu’une forme de politie parmi d’autres. Rapporté à l’Antiquité ou l’Ancien Régime, il relève plutôt d’un anachronisme. Au Moyen-âge, la Nation (de natio, naissance) a un sens culturel et ethnique, mais non politique. Durant la guerre de cent ans, le patriotisme renvoie au Pays, à un terroir familier et un ensemble de corps intermédiaires définissant concrètement une identité partagée. Il y a deux façons différentes de poser l’affirmation d’une identité collective. La première, qui pourrait être celle du nationalisme, se borne pour tout individu à défendre son peuple, alors que la 2ème, soucieuse avant tout de diversité, voit la nécessité de défendre tous les peuples contre les idéologies menaçant de les éradiquer. Pour certains auteurs, le nationalisme n’est pas l’idéologie dans les termes de laquelle doit nécessairement se formuler toute revendication d’identité collective. Selon eux, une telle confusion aboutirait, au vu de certains excès historiques du nationalisme, à faire douter de la valeur même de la notion d’identité collective. Or, une telle notion, quels que soient les modalités et les fondements, est indispensable à toute société véritable. Dans les sociétés communistes, elle a permis aux peuples de survivre en opposant leur identité propre à celle que le système leur imposait. Dans les sociétés occidentales, elle continue à nourrir l’imaginaire symbolique et à donner un sens au vouloir-vivre en commun. Le nationalisme, dans ce qu’il a de plus contestable, n’est pas plus la conséquence inévitable de l’affirmation des identités collectives que la nation n’est le mode d’organisation politique de la citoyenneté. C’est la négation des identités collectives, tout au long du XXème siècle (libéralisme comme communisme) qui provoque leur retour sous des formes irrédentistes, séparatistes, convulsives parfois destructrices. Les débats sur le nationalisme et l’identité nationale se heurtent aux difficultés de définition des termes nationalisme et nation, pour éviter celles trop générales, leur nature étant multiple, plurielle[8].

Aujourd’hui, la plupart des chercheurs considèrent ces phénomènes comme modernes, les associant aux notions de souveraineté populaire et de loyauté envers une communauté plus large transcendant celles plus anciennes de classe et de propriété. Chaque nationalisme individuel doit être compris au vu des circonstances historiques l’ayant crée : changements mondiaux, modernisation, développement du capitalisme ou de l’imprimerie conditionnent certains, alors que d’autres sont propres au contexte historique, géographique et socio-économique de la naissance de la nouvelle nation. D’où la classification tentée, des nations et nationalismes, à partir du point de référence du contexte de construction de la nation. Plus particulièrement, plusieurs distinctions binaires ont été établies entre les formes de nationalisme « civiques » et « ethniques », libérales ou non libérales, volontaristes et organiques. Ces distinctions visent en fait à différencier les variétés occidentales du nationalisme (Angleterre, Irlande, USA) mettant en avant un individualisme libéral, la loyauté envers des valeurs et des institutions communes, par rapport aux nationalismes développés, ultérieurement en général, dans d’autres parties du monde (Europe Centrale et Orientale) privilégiant la loyauté envers un groupe défini en termes de caractéristiques supposées communes, fondées sur la langue, la religion, la culture, et/ou une même ascendance.

B) L’identité nationale

Le « Principe des nationalités » s’appuie massivement sur la culture pour alimenter les mouvements de libération nationale se développant contre les Régimes impériaux. Cette défense des identités nationales a alors un caractère progressiste. L’occupation d’une partie de l’Europe par Napoléon va stimuler ce mouvement de résistance, se développant avec le plus de force dans les Etats allemands. Patriote, Johann Gottfried Von Herder reste fidèle à l’idéal universaliste, plaidant pour une Europe des Patries. Avec d’autres philosophes, dont Johann Gottlieb Fichte, ils forgent le concept « d’identité nationale », inventant le mot « Volkstum », traduit en français par « nationalité ». Pour ces militants révolutionnaires, en lutte contre l’aristocratie, le critère fondamental définissant une nation, c’est l’intelligence (l’étincelle de vie) qui lui donne sa personnalité[9]. Les philosophes, philologues et historiens qui se sont mobilisés pour l’unité allemande mettent en avant les critères de « Mêmeté » (Ex : la nation existe car tous parlent la même langue) et « d’Ipséité » (Ex : elle existe car elle possède une mémoire collective et des traditions spécifiques). Par un travail important de collecte des traditions populaires, de transformation des patois en langages écrits et codifiés, ces savants (historiens, dramaturges et écrivains) joueront un rôle essentiel dans « la construction des identités nationales ». Ils mettent alors en chantier les grandes histoires nationales d’esprit libéral, participant au travail de sélection des évènements et figures qui vont s’imposer dans les historiographies nationales officielles les décennies suivantes. Les Frères Jacob et Wihlen Grimm développeront, plus tard, un vaste réseau de correspondants, recueillant les traditions et contes populaires d’Europe. La guerre de 1870 marque un tournant fondamental en Europe dans l’histoire des identités nationales. Plus question dès lors d’encourager l’émergence de nouvelles nationalités mais de défendre la sienne contre les autres. L’Etat-nation prend la forme connue aujourd’hui. Après la 2ème guerre mondiale, le thème de nation suscite indifférence et rejet, discrédité par le rôle des idéologies nationalistes ayant conduit à des régimes totalitaires. Hormis quelques publications isolées (fin de la publication du Lavisse, Raymond Aron en 1962…) le sujet n’est plus abordé, sauf s’il concerne les revendications nationalistes des colonies ou les mouvements régionalistes, mais de façon très polémiste. Les thèmes d’études les plus proches sont interdisciplinaires et souvent dictés par une vision marxiste de la société  (transnationaux, économie, classes sociales..).

L’expression « identité nationale » vraisemblablement élaborée au départ par des universitaires américains, va revenir dans le vocabulaire. Selon l’historien Philip Gleason, le terme « national identity » s’est imposé en sciences sociales dans les années 50, sous l’influence notamment du psychanalyste Erik Erikson. Les intellectuels progressistes d’alors plaident encore pour l’assimilation des immigrants, contre les positions de la droite. Ce terme décrit et encourage le « processus d’américanisation » grâce auquel les immigrants sont conviés à se fondre dans le « creuset » américain[10]. Avec la politisation des campus (mai 1968) une nouvelle génération d’universitaires récuse cette perspective assimilationniste. Ils s’emparent de l’expression pour dénoncer la culture nationale américaine dominante et exalter les identités dominées. Ce militantisme prolonge le combat antérieur de libération nationale contre les puissances coloniales. Il renoue avec les mouvements de la première moitié du XIXème siècle, lors du « Printemps des peuples ». L’objectif est de reconnaître officiellement toutes les cultures. En France, les porte-paroles des nouveaux mouvements sociaux critiquent les présupposés de l’historiographie de la France imposée par la IIIème République. Les historiens ne cherchent plus à démonter désormais, ce qu’est vraiment « l’identité nationale », mais s’efforcent plutôt de comprendre comment elle s’est construite, comment elle a été « inventée » et imposée par les vainqueurs de l’histoire au détriment des vaincus. Les évènements de mai 1968 expriment et amplifient l’humeur libertaire et pacifiste, après le refus de la guerre au Vietnam et les suites de la guerre d’Algérie. L’extrême-gauche se mobilise pour le prolétariat révolutionnaire, mais aussi pour d’autres causes négligées par le mouvement ouvrier : féminisme, antiracisme régionalisme. Ces luttes vont remettre au premier plan les questions identitaires discréditées par la guerre mondiale. L’extrême-gauche inverse le discours de l’extrême-droite, valorisant les identités stigmatisées. Dans le même temps, on constate un puissant mouvement de réhabilitation des identités collectives dominées. Les militants qui luttent pour la libération de la Corse, du Pays basque, de la Bretagne… se présentent comme les porte-parole de « nations opprimées,  victimes du colonialisme français », revendiquant la reconnaissance officielle de leur « identité nationale ». Les « régionalistes » et militants des ethno-nations (de la Périphérie) imposent cette notion en se mobilisant pour faire reconnaître leurs cultures « dominées » comme de véritables « identités nationales ». Avant, d’autres formulations existaient, on parlait alors de « personnalité, d’âme ou de caractère national ».

Dans les années 1980, le thème de la nation retrouve une certaine légitimité avec la construction de l’Europe, la vigueur retrouvée de partis nationalistes, l’éclatement de l’URSS. Dans les études socio-historiques se développant alors, les nations étudiées sont les États-nations, la recherche essayant de cerner les intérêts et les conflits sociaux, ainsi que les moyens mis en œuvre, dans l’élaboration de la nation et son appartenance ou non comme entité naturelle, à l’individu. Dans certaines études, l’État et les échanges économiques sont désignés comme des éléments décisifs dans la construction du sentiment identitaire des individus. Elles tendent à se mettre dans une perspective comparatiste par l’intervention de chercheurs de nationalités différentes. On trouve entre-autres, dans ce mouvement de pensée, Eric Hobsbawm, Norbert Élias, etc. En France, on retrouve sur ce terrain Pierre Bourdieu, Jean-Loup Amselle, Dominique Schnapper[11], Gérard Noiriel[12] Ernest Gellner, etc.

C) La Citoyenneté

Elle désigne le lien social établi entre une personne et l’État qui la rend apte à exercer l’ensemble des droits politiques attachés à cette qualité (sauf privation de droits civiques). Juridiquement, un citoyen jouit de droits civils et politiques et s’acquitte d’obligations envers la société. Les inégalités sociales apparues avec la Révolution industrielle ont contribué à nourrir la critique de l’idée nationale. Pour les tenants de la théorie de la lutte des classes, l’idée de nation masque les conflits d’intérêts opposant les classes sociales selon leur position dans le processus de production. L’égalité des droits dans le cadre national occulterait ainsi l’inégalité de fait existant entre prolétaires et capitalistes dans les différents États. Aussi le mouvement révolutionnaire s’est-il construit comme un mouvement internationaliste, visant à la suppression des classes, de l’État… et des nations. Après la Révolution de 1917, les régimes socialistes européens se sont cependant appuyés sur le fait national sans le remettre en cause. L’URSS elle-même était divisée en Républiques et en communautés autonomes correspondant aux différentes nations composant l’État soviétique.

La distinction entre les « conceptualisations ethniques et civiques » de la nation, bien qu’imparfaite, est intéressante pour les recherches sur le traitement des minorités nationales dans les Etats multi-ethniques. La question cruciale est alors de déterminer si les membres de minorités nationales reçoivent le statut de citoyens de jure et sont acceptés comme citoyens de l’Etat de facto. En termes généraux, la conséquence juridique, et logique d’une conception « ethnique » du rattachement à une nation, est que la citoyenneté dépendrait, de jure et de facto, de l’appartenance à un groupe spécifique défini, par quelque critère que ce soit, comme nationalité ou groupe ethnique, tandis qu’aucune de ces restrictions ne s’appliquerait si la nation est définie en termes civiques. La question concrète de la Citoyenneté (tentant de recadrer les notions de nationalisme civique/ethnique) partielle ou entière, de jure ou de facto, est-elle alors restreinte en fonction de la nationalité, selon l’acceptation générale de ce terme dans le territoire de l’Etat, au-delà du temps de résidence dans ce pays ? A partir de deux questions fondamentales, la Citoyenneté est-elle délimitée selon la nationalité et comment celle-ci est-elle conçue en terme de symboles nationaux, nous pouvons constater trois modes principaux de traitement des minorités nationales par les Etats. Le premier est l’exclusion, les Etats ayant recours à des critères ethniques pour la Citoyenneté et les minorités nationales sont plus ou moins exclues de la vie publique. Le deuxième est l’assimilation, les membres des minorités nationales sont acceptés comme citoyens à part entière, mais en retour, ils doivent accepter les symboles nationaux associés de près à la nationalité majoritaire. Le troisième est la « citoyenneté partagée », tous les citoyens sans distinction de nationalité, participent à la vie publique, s’identifiant aux symboles, valeurs et normes non considérés comme « orientés » vers quelque groupe national. Ce dernier mode est un cadre garantissant le respect des membres des minorités nationales comme citoyens à part entière de leur pays, assurant que leur « droit à une identité distincte », en tant que membres de leurs groupes nationaux, est protégé. La plupart des nationalismes « civiques » occidentaux ne sont pas totalement conformes à ce troisième mode. Pour comprendre toute nation en ce qui concerne son degré d’inclusion et la nature des symboles la définissant, il faut d’abord examiner la façon dont elle a été « imaginée »[13] dans le temps, et identifier les noyaux de concepts la sous-tendant et l’entourant. Le traitement des « nations sans état » dans le cadre d’un Etat-nation, « diversités nationales » à l’intérieur de la frontière d’un Etat, dépend de trois concepts liés : Etat, Nation et peuple. Les trois modes identifiés (exclusion/assimilation/citoyenneté partagée) ne sont pas définis que par la conceptualisation de la nation, mais dépendent aussi beaucoup des conceptions du citoyen, de l’Etat et de leur relation, leur traitement dépendant des relations au sein des trois concepts, Etat/citoyen/nation. L’attribution de l’identité nationale (ou son acceptation) à un individu dépend de la relation citoyen/nation : les symboles de la nation auxquels il peut s’identifier revêtent alors une importance particulière (langue, aspects culturels, religion et mythes). Le sens donné à la Citoyenneté joue un rôle (conceptualisation de la relation citoyen/Etat). Le dernier facteur est la relation nationalisme/Etat (Rogers Brubaker[14] distingue le nationalisme « encadré par l’Etat » et celui « contre l’Etat »). Tous ces facteurs déterminent la « coloration » du nationalisme de la majorité (relation majorité/minorités nationales).

Si toute nation est par définition multiculturelle, le problème politique est de savoir si la diversité culturelle, en termes de religion, de différences sociales, d’appartenance nationale, peut être transcendée par un Projet commun. Pour certains pays, la distinction nation ethnique/civique n’est pas nécessaire : par ex, officiellement la France n’a qu’une identité ethnique, on parle alors d’État-nation. Partant de cette dichotomie nation civique/nation ethnique, on peut alors mieux distinguer d’une part la Citoyenneté, et d’autre part l’ethnicité.

L’Etat-nation demeure la formation historique dominante, mais aussi parce que la globalisation elle-même renforce la mobilisation ethnique et nationaliste. Le nationalisme se trouve à nouveau, au cœur d’une dynamique complexe, à la fois borné, limité et stimulé par l’émergence d’un monde globalisé. Longtemps influencés par David Émile Durkheim et Karl Marx, la Sociologie et la Science politique françaises (à l’exception d’Alain Touraine, Michel Wieviorka et François Dubet[15]) se sont concentrées sur l’Etat et les classes sociales, délaissant l’étude du nationalisme, contrairement aux sciences sociales anglo-saxonnes[16].

Au milieu des années 80, avec les débats sur l’immigration et la réforme du Code de la nationalité, se manifeste un nouvel intérêt pour « la question nationale ». L’accent est alors mis sur la nation comme foyer de souveraineté politique et produit d’une intégration républicaine. Quant au nationalisme proprement dit, même s’il était resté constant chez les historiens[17], seules ses formes les plus extrêmes, opposées à la nation républicaine, (percée du Front national[18]) ont été soulignées. Mais avec le retour brutal du nationalisme en Europe (Ex-Yougoslavie, Pays de l’Est..) l’intérêt pour ce phénomène au plan intellectuel s’est accru.

Conclusion 

La souveraineté est le droit exclusif d’exercer l’autorité politique sur une zone géographique donnée, le Pays, mais le gouvernement est l’institution dirigeant l’État (entité politique). Cette notion complexe peut s’analyser tant sous l’angle sociologique que juridique. Au-delà de cette notion, il faut s’interroger sur son rôle fondateur non négligeable. Avant le processus de démocratisation, elle s’incarne peu à peu dans l’Etat, sous la forme d’un appareil centralisé.

Au-delà des données objectives permettant de la définir (territoire, ethnie, langue, religion, culture, État) la nation apparaît d’abord comme une construction politique dont la fonction est de garantir la cohésion sociale et de faire respecter l’autorité de l’État. Pour ces raisons, son idée est elle-même liée à l’histoire de chaque pays. Selon Miroslav Hroch[19], à un stade déterminé de son évolution, la « société féodale-absolutiste » entre dans une  « période de production marchande ». L’essor du grand commerce oblige à coordonner les relations fournisseurs locaux-marchés étrangers. Le cadre national apparaît vite comme le plus apte à faciliter cette coordination. Par une intensification et une structuration des échanges paysans-marchés urbains, les campagnes et les villes se trouvent de facto en relation d’interdépendance, provoquant une homogénéisation économique du territoire national. Ces processus (coordination et homogénéisation) se complètent en se renforçant réciproquement, pour dessiner peu à peu les contours des nations modernes. Les transformations économiques ont concrétisé le trait marquant déjà leurs frontières nationales. Cependant il concède que les seules évolutions économiques n’expliquent pas la stabilisation finale des frontières nationales : Ces deux logiques (coordination et homogénéisation) ne connaissant à priori aucun frein et, portées à leur terme, auraient dû conduire à l’intégration économique et sociale mondiale. Mais avec un blocage au niveau des espaces nationaux, cela ne s’est pas produit. Les obstacles externes, identifiés à postériori, sont formés par les différences linguistiques, culturelles et religieuses entre peuples voisins avant l’essor de la production marchande. Des nations « en pointillés » étaient en quelque sorte constituées. Les nations ne sont donc pas que le fruit d’une logique économique, mais le résultat d’une combinaison structures pré-agraires et frontières « proto-nationales ». Connaissant une existence matérielle, elles peuvent être caractérisées comme des nations objectives. Articulées sur des infrastructures économiques et des traits culturels irréductibles, elles existent en dehors de toute volonté humaine. Mais à cette existence objective ne correspond pas toujours une conscience subjective. Les classes sociales, composantes d’une structure économique nationale, appartiennent objectivement à la nation, mais leurs membres ne s’identifient pas forcément à l’espace national, d’où la création des mouvements « nationalistes ».

Dans le modèle de l’État-nation, la nation se confond avec l’État. Peuple et nation sont liés, l’histoire du premier mot suit étroitement celle du second, la nation au final sublimant la relation entre l’Etat et ses sujets, débouchant sur la notion-clé d’Etat-nation. Mais il ne faut pas confondre sentiment d’allégeance envers l’Etat-Nation et nationalisme, les deux notions ne coïncidant pas forcément. Le nationalisme ne signifie pas pour autant « loyauté envers l’Etat »[20], dont les efforts d’homogénéisation de sa population provoquent des nationalismes « réactifs » ou dérivés, Jusqu’au XIXème siècle, la réussite plus ou moins complète des tentatives de centralisation militaro-administrative dépend de trois facteurs :

– Le développement d’institutions légales et d’appareils bureaucratiques soutenu par l’Eglise.

– L’essor du commerce et l’émergence de nouvelles industries qui ont permis l’expansion des machineries militaro-administratives sans destruction de ressources.

– L’imposition d’une langue nationale et la standardisation en découlant.

Le développement des systèmes politiques européens est à rapprocher du renforcement de l’Etat-nation se consolidant et résolvant ses problèmes particuliers d’organisation, avant la naissance des sociétés de masse. Ses premiers conflits se sont circonscrits aux élites locales et nationales, les masses paysannes et urbaines n’étant intégrées dans le processus politique que graduellement, après la mise en place les machineries de contrôle territorial, la monétarisation complète de l’économie, l’alphabétisation massive, et avant que les couches populaires soient en mesure de revendiquer une quelconque participation. Ces élites ont eu ainsi le temps de se renforcer politiquement avant d’affronter les nouveaux défis nés de l’élargissement de l’identité nationale à l’ensemble de la population, du développement d’une solidarité économique au plan national et de l’établissement d’un consensus viable sur la redistribution des ressources et des bénéfices. La dynamique politique des sociétés occidentales résulte de l’intervention des masses dans le processus. Des facteurs nouveaux, pas toujours d’essence politique, provoquent le changement d’équilibres politiques, ne pouvant se référer indéfiniment à leurs éléments fondateurs, mais étant aussi d’origine économique, culturelle, technique ou guerrière. L’Etat-nation du Centre veut contrôler les appareils idéologiques (et la société) pour façonner une identité politique commune à tous ses sujets sur lesquels il exerce sa souveraineté. Le territoire qu’il régit peut englober des populations variées, des formations sociales distinctes, au plan culturel mais aussi territorial. Voulant transformer la société civile en la faisant passer du Statut de Gesellschaft à celui de Germeinschaft[21], il a souvent utilisé des moyens extrêmes (annexion militaire) pour fusionner société politique et société civile. Cette période fondatrice des grands Etats-nations est aussi caractérisée par la pression des nations moins importantes se considérant comme des nations, sans pour autant disposer d’un Etat (Allemagne et l’Italie[22]) aboutissant à leur unification politique parachevée en 1870 et 1871. Cette période cristallise le débat persistant entre les deux conceptions du sens national et du nationalisme qui diviseront l’Europe (fin du XVIIIe et XIXe siècle). Selon Alain Finkielkraut[23], la « nation-contrat », française et anglaise (ou américaine) fondée sur l’adhésion à des principes et valeurs politiques partagés, et la « nation-génie » (nation culturelle : Kulturnation) considérée comme invention allemande, distinction reléguant au rang d’accessoires d’autres distinctions à la signification en fait guère trop différente[24].

[1] Cf. Pierre Poggioli –Thése Doctorat Science politique, Aix-Marseille,2011, “IRA-ET-FLC : Analyse comparative”

[2] BUSEKIST Von Astrid, Succès et infortune du nationalisme linguistique, ibid., chap 6, pp. 227-239.

[3] ZAWADSZKI Paul, Nationalisme, Démocratie et religion, ibid., chap 7, pp. 263-289.

[4] Psychologue néerlandais né en 1928. Inspiré par le culturalisme, courant de l’anthropologie né aux États-Unis sous l’impulsion principale de Ruth Benedict et de Ralph Linton, le culturalisme tente une description de la société sous les points de vue conjugués de l’anthropologie et de la psychanalyse. Constitue un des courants qui a dominé la sociologie américaine des années 1930-1950. En empruntant la notion de culture aux anthropologues, il cherche à rendre compte de l’intégration sociale. S’appuyant sur l’observation des sociétés archaïques, les culturalistes mettent en évidence l’influence prépondérante de la culture sur la personnalité des individus.

[5] KLUCKHOHN Clyde Kay Mayben (1905 -1960) anthropologue américain. Spécialiste des Navajos (Nouveau-Mexique). 

[6] HERMET Guy, L’Autre face du Nationalisme, Du Populisme de l’Etat-nation au National-populisme, in op. cit., 3ème partie, la fabrique du nationalisme, chap 8, pp. 313-326.

[7] HASSNER Pierre, Nationalisme et violence dans les relations internationales, Démocratie et religion, ibid., chap. 9, pp. 331-356.

[8] WEATLEY Jonathan, Chercheur associé à l’European Centre for minority, issum (ECMI, Flensburg, Allemagne).

[9] NOIRIEL Gérard, Etat, Nation, immigration : Vers une histoire du pouvoir, Paris, Gallimard, 2005.

[10] RICOEUR Paul, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.

[11] SCHNAPPER Dominique, La communauté des citoyens, sur l’idée moderne de la nation, Paris, Gallimard, 1994

[12] NOIRIEL Gérard, Population, immigration et identité nationale en France: XIXème-XXème siècle, Paris, Hachette, 1992.

BALIBAR Étienne Wallerstein Immanuel, Race, nation, classe : Les identités ambiguës, La Découverte, 1988, rééd. 1997.

LUXEMBOURG Rosa, La question nationale et l’autonomie, Le Temps des Cerises, réédition 2001.

[13] ANDERSON Benedict , op. cit., p. 15

La traduction est erronée en français : L’auteur parle de construction imaginée, dans le sens de pensée : tout ce qui est construit existe (imaginée et non imaginaire) La nation est semblable à une communauté politique imaginée. De telles communautés sont imaginées « parce que même les membres de la plus petite des nations, ne connaîtront jamais la plupart de leurs concitoyens, ne les rencontreront ni n’entendront parler d’eux, cependant, dans l’esprit de chacun vit l’image de leurs communion ».

[14] BRUBAKER Rogers, Citoyenneté et nationalité en France et en Allemagne, Paris, Belin, 1997 (trad. française).

[15] TOURAINE Alain, WIERVORKA Michel, DUBET François, Le pays contre l’Etat, Paris, Le Seuil, 1981

[16] LECA Jean, Questions sur la citoyenneté, Projet, 171-172, janvier 1983, p. 118.

[17] GIRARDET Raoul, Le nationalisme français, 1871-1914-, Paris, Armand Colin, 1966

   –WINOCK Michel, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Le Seuil, 1990.

[18] TAGUIEF Pierre André, La doctrine du national-populisme en France, Etudes, 364 (1) janv. 1986, p. 27-46.

[19] HROCH Miroslav, Une logique d’émancipation sociale, chap 3, p. 40-57. Cf. ROGER Antoine, Les grandes théories du nationalisme, op. cit.

[20] WALKER Connor, Nationalism and Political Illegitimacy, Daniel Converse, Ethno-nationalism in the Contemporary World. Walker Connor and the Study of nationalism, Londres, Routledge, 2002, p. 24.  

[21] Catégories sociologiques désignant 2 types d’associations d’humains, introduites par le sociologue allemand Ferdinand Tönnies (ouvrage Gemeinschaft und Gesellschaft-1887).La Gemeinschaft, signifiant communauté, représente une communauté   privilégiant la prépondérance du tout. La Gesellschaft, signifiant société représente une association d’individus.

[22] L’idée de nation s’y est développée en l’absence d’un cadre étatique unitaire, l’existence d’une langue et d’une culture commune permettant de concevoir la nation allemande en l’absence de toute unité politique avant 1871. En Italie, avec le Risorgimento (où les évolutions auront une grande influence sur la Corse incluse dans l’aire italique) le sentiment national a servi de ciment idéologique préalable à l’unification de l’Etat.

[23] FINKIELKRAUT Alain, La défaite de la pensée, Paris, Gallimard, 1987, p. 39.

[24] PLAMENATZ John, (Two types of nationalism, in E. Kamenka (edit.) Nationalism, Londres E. Arnold, 1973), sur la différentiation entre les nationalismes universaliste et ethnique, ou territorial et culturel, ou la distinction de Hans Kohn contre le “nationalisme occidental” politique, et sa version “orientale”, ethnoculturelle (The Study of nationalism, New-York, Macmillan, 1946, pp. 346-334)

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