TRIBUNE LIBRE : RÉ-ÉVOLUTION

risque-de-basculement

Je me suis fait une réflexion et je voulais la partager avec vous.

Notre action politique constitutive focalise, à juste titre, son action sur des piliers fondamentaux qui sont :

  • L’émancipation économique par un développement harmonieux, respectueux et solidaire
  • L’épanouissement individuel et collectif par la réaffirmation de notre culture
  • Le respect absolu et productif de notre terre et du peuple qui vit par elle et sur elle

Cependant, au-delà de toutes ces considérations sociologiques et politiques, il y a un évènement déclencheur, ces dernières semaines, qui a éveillé une bien singulière inquiétude.

La mort de David Bowie.

La mort de David Bowie et un article que j’ai lu sur le sujet m’ont plongé dans une profonde inquiétude.

Où en est-on de la subversion en Corse ?

Déjà, mettons-nous d’accord sur le terme. Ne nous transformons pas en Télévangéliste amerloque, la Bible et les biftons à la main, qui hurle de l’autre côté de l’écran du poste contre ceux qui ne lui auraient pas encore fourgué leurs économies en les dénonçant comme « subversifs ».

La subversion, c’est (au départ), l’action de provoquer le basculement, par l’intérieur, un système de valeurs établies. Subvertere, c’est renverser, en latin.

Il s’agit donc de renverser des principes, des valeurs.

C’est là où ça devient intéressant.

Il ne s’agit pas d’inversion des valeurs, ne vous excitez pas, c’est totalement différent. Ici, cela signifie que l’on va donner un sens inverse à leur charge initiale (le positif devient négatif, au sens électrique du terme). Il s’agit bien évidemment ici de renverser les valeurs afin d’en produire de nouvelles qui seront à leur tour renversées un jour, par un ennemi intime actif.

Chaque créature porte en elle les germes de sa propre destruction.

C’est une nécessité. Carnaval avait vocation à être la catharsis de cette subversion. Exorcisme ponctuel de la contestation collective. Les fous deviennent rois et les rois deviennent des bouffons. En CDD, certes, mais un peu quand même.

Il faut, pour être subversif, une connaissance absolue du système dans lequel on évolue. Il faut une promiscuité avec celui-ci, il faut l’étreindre, l’embrasser goulument pour finalement mieux le vomir. C’est à l’image d’une relation passionnelle dans laquelle les amants éperdument amoureux finissent par vouloir se détruire, en ayant renversé la machine de leur désir. « Je te Haime » en quelque sorte.

Vous allez me dire ? On s’en fout. Ce n’est ni de l’actualité politique trépidante relative à notre lutte nationale d’émancipation ni en lien avec une quelconque problématique localo-locale ethnocentrée sur notre île qui est, nous le savons bien, le centre absolu de la Création.

Vous avez tort.

La subversion, notre île en  a fait son histoire.

Quand il a fallu renverser par la communication la vision de l’Europe sur la guerre de conquête française en Corse, nous avons été subversifs.

Quand il a fallu lutter pendant 200 ans pour que nous ne disparaissions pas intégralement (par le choix des armes, par le choix de la culture prohibée, par le choix de l’activisme en pleine lumière ou celui de l’ombre qui a fini par engloutir ceux qui l’ont épousé), nous avons été subversifs.

Et puis nous avons arrêté.

Au bout d’un certain temps, ce qui est marginal, à contre-courant, finit par devenir la norme.

Le nationalisme, minoritaire électoralement, vint de le prouver en prenant le pouvoir lors d’un raz-de-marée populaire et démocratique.

Les hippies qui avaient le temps et les moyens d’être pacifistes et contestataires (« la société de consommation c’est pas très bath !! Regarde les menus de la cantoche de la Sorbonne ») ont constitué une caste dans laquelle se retrouvent aujourd’hui beaucoup de grands patrons de groupes de communication, de politiciens et de hauts fonctionnaires.

Les punks ont foutu eux-mêmes leur propre anarchie au tombeau et ont troqué leurs rangers sales contre des tombes profondes creusées à la seringue ou des boulots pourris dans des assurances à vendre des contrats foireux à des petits vieux en bout de piste. Aujourd’hui, dans le meilleur des cas, un punk est un clochard nostalgique, bourré à la 8.6 chaude, aussi bruyant que ses chiens.

Leurs enfants les grunges ont eu la décence de fournir rapidement quelques morceaux de musique généreux avant de disparaitre du paysage à leur tour et de devenir la norme du rock californien (avec le label rouge MTV sur les fesses).

En France, Charlie Hebdo est devenu une usine à vulgarité, obsolète et grasse, générant plus de fumée que d’énergie et le bruit des pistons des subventions et des rotatives a remplacé les éclats de rire et d’impertinence d’un Professeur Choron.

La subversion, comme tout organisme vivant, porte en elle les facteurs de sa propre mort ou de sa propre évolution (ce qui veut dire, pour un chrétien comme moi, à peu près la même chose).

Quand la contre-culture se fait culture avant de se faire dézinguer par une autre contre-culture etc.

Et la Corse, me direz-vous, bande de garnements ?

Et bien la Corse a suivi ce modèle à la lettre. Rien n’échappe à la théorie générale des systèmes.

Nous avons fait du militant politique subversif une norme (à tel point que, 1 mois après les élections territoriales qui ont vu la victoire des nationalistes, TOUT LE MONDE EST NATIONALISTE MILITANT ET ACTIF). Nous avons, avec le riacquistu des années 70-80, sauvé une partie de notre identité en choisissant sciemment de l’amputer de certains de ses éléments fondateurs (mais où sont donc passées les cialamelle, les cetere ??) afin de ne pas perturber l’efficience politique de la chose. La langue y a gagné, la culture moins. Ces chants engagés, poétiques et rythmés ont constitué la base de la subversion du système clanique que nous voyons chuter un peu plus chaque jour. Combien doivent leur engagement à une chanson de Canta ou de l’Arcusgi ?

Cependant, cette musique est devenue un cadre, un patron, sur lequel il a fallu nous calquer aussi par la suite. Combien de « groupes de jeunes » n’ont pas usé ce répertoire jusqu’à la moelle ? Combien se sont détachés de cette influence ? Pas beaucoup.

Sans aller jusque-là, nous avons érigé le modèle du bourrin en Grundnorm (Ich bin Hans Kelsen). Avec son foot du dimanche, son pantalon à 450€, sa bagnole flambante qui va aussi vite que son cerveau va lentement. Le type qui paie en liquide, qui connait tout sur les smartphones, les paris sportifs et les patrons de bar, qui ne produit rien, n’engendre rien, n’émeut rien et disparaitra sans même avoir laissé son empreinte vaine et creuse dans la poussière en suspens dans l’air d’une mauvaise avant-boîte, un soir d’années 80.

Nous avons fait des caves esthétiquement viables les piliers de notre mythologie quotidienne, faisant la part belle à la stupidité et à la vulgarité, portant au pinacle les tonfie trop maquillées et les blaireaux surjouant la virilité stérile comme des Tony Montana version discount.

Et pourtant, la Corse produit sa subversion encore et toujours.

Musicalement d’abord. Et oui, mes chers compatriotes, la musique est l’art par excellence.

Pourquoi ? Premièrement, parce que le créateur doit impérativement maitriser un ensemble de techniques afin de produire. La complexité de la musique est au-delà de celle des autres arts. Ensuite parce que l’auditeur est confronté à un ensemble de messages : la musique + les paroles. Dans certains cas, le spectacle visuel peut s’ajouter à l’équation.

Donc, la Corse produit sa propre subversion.

Dans les années 80, Zia Devota balance la sauce et crée une singularité, comme on dit dans le jargon de l’astrophysique. Rythmes parfois country, textes décalés. On ne bascule plus entre les extrêmes des chansons à la gloire du Semtex et celles qui glorifient le « Fygatelly du pays ».

Par la suite, les Varans débarquent comme un OVNI, dans les années 90, et en pleine période où le nationalisme chez les jeunes ne va pas souvent plus loin que la possession religieuse d’un bomber Schott et d’une paire de Doc Martens coquées, délicatement couronnés par un pendentif à l’effigie du Ribellu.

Dans un presque même temps, les Cantelli arrivent avec des sons jusqu’alors inconnus, électriques, électroniques, atomiques. A la gloire des comptoirs, des isoloirs, des femmes d’un soir, des dingues et des crevards, une génération entière se reconnait dans les textes incisifs et caustiques. La musique dépote. Environ 20 ans plus tard, on les chante encore, c’est dire.

Aujourd’hui, les fruits de la sédition continuent à germer (même si, souvent, les cultivateurs sont les mêmes) et à produire les fruits du basculement.

Corsica Sound continue à propager la pandémie. TonTon dit « Lord Commander von Jazzmaster », Cesari, Mordiconi, Doria Ousset la Calamity Jane du cantu corsu mi-Tacchi mi-Meindl, ont décidé de mener une guerre ferme mais méthodique au cycle mortifère et ennuyeux du traintrain. Les kalachnikovs sont des guitares, les grenades des paroles.

La littérature n’est pas en reste. Corsica Sound se permet d’aller attaquer la culture par le livre. Lovecraft in Puesia. Un attentat. Le complément de l’album « Back to Lovecraft » pour lequel Mathieu Graziani a rejoint la bande. Traduire le maitre de Providence en Corse. Les Grands Anciens se sont mis au Banjo et à la Buckler, juste pour voir si ça fait quelque chose.

On ajoute les identités, les personnalités s’additionnent comme les ingrédients précis et mesurés d’une alchimie explosive.

Là-dessus, Marcu Biancarelli continue de produire ce qui se fait de mieux en termes d’écriture et d’incision. Autopsie d’un corps encore chaud et vivant, chacune de ses œuvres provoque et étonne. Des éditos de « In Corsica » à ses œuvres plus littéraires, le dogme global en prend pour son grade. Chaque mot est un outil, chaque phrase est une arme, chaque livre est un tir à bout touchant.

En termes picturaux, Marcè Lepidi se charge de l’iconoclastie. Entre Warhol et Obey Giant, il revisite les fondamentaux de notre culture populaire et historique dans un maelstrom de références qui créent la rupture avec les peintures à l’huile du vieux port de Bastia un jour dégueulasse d’août, chaud, moite et générateur d’agoraphobie.

Dumè Fumaroli, Alex Ristorcelli, Boemiana et tant d’autres qui officient au travers de blogs, sites, expos, ou par le biais du monument de subversion in lingua nustrale que constitue la Piazzetta, participent à ce bouleversement en profondeur de la société corse.

Après tout, la subversion, chez nous, c’est aussi lever le voile opaque et funèbre qui a été jeté sur notre histoire millénaire. C’est rétablir la vérité sous les hypocrisies intellectuelles et politiques qui nous ont privé de notre passé, glorieux ou pas, médiocre ou lumineux.

Chacun d’entre nous se doit d’être subversif à son niveau. Favoriser la penser non-conforme et non-conformiste.

Alors, qu’est-ce que je souhaite à la société corse de l’avenir ? Je lui souhaite de pouvoir manger à sa faim. De s’épanouir dans l’isométrie, l’égalité, la solidarité et tutti quanti.

Mais je lui souhaite aussi et surtout d’être une chienne.

Une chienne comme l’était Diogène de Sinope ou Antisthène. Les cyniques (oui, ça vient du mot chien), courant philosophique qui a donné aujourd’hui une nouvelle école corse de pensée : les Azezi.

Je souhaite à la Corse de toujours conserver ses azezi qui ont pour sacerdoce de ne pas penser dans le sens du courant, de ne jamais être satisfaits (à commencer d’eux-mêmes), je lui souhaite de bénéficier de tous ces points de vue différents, de cette meute d’éternels insatisfaits, de ces hommes et ces femmes qui ne seront jamais libres en rang par deux et qui souvent détruisent autour d’eux voire se détruisent eux-mêmes, consumés par leur propre pensée.

Notre avenir en tant que peuple, nation et pays ne pourra pas s’envisager durablement si elle ne dispose pas de cette élite subversive. Comme disait mon prof de Philo en Terminale : « Nous avons besoin d’une ré-évolution ! ».

Mon humble avis ? Elle viendra de ces gens-là.

Paul Turchi-Duriani

 

 

 

 

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