LES TRANSPORTS ET LE RETABLISSEMENT DES RELATIONS ENTRE LA CORSE ET SON ESPACE NATUREL

Transports

La crise des transports qu’a connue la Corse en juin 2014 et qui se renouvellera dans les prochains mois, nul n’en doute, a servi de révélateur à la crise de l’organisation de nos transports et mis en avant l’inadaptation du dispositif de continuité territoriale.

Comme chacun évoque ce dispositif il convient de faire quelques rappels.

I – LA CONTINUITÉ TERRITORIALE

Pour mémoire, le dispositif de continuité territoriale a pour objectif de réduire les contraintes de l’insularité et d’assurer la libre circulation des personnes et des biens à l’intérieur des Etats membres.

Ce dispositif a été mis en œuvre le 1er janvier 1976 pour les liaisons maritimes, puis étendu trois ans plus tard (en 1979) aux liaisons aériennes. Il est encadré par plusieurs règlements et directives communautaires, transposés en droit français, afin d’éviter toute distorsion de concurrence entre les transporteurs (d’où l’abondante jurisprudence du tribunal administratif de Bastia qui annule régulièrement les DSP).

Ce système qui n’a pas été revu depuis 40 ans, a arrimé la Corse au seul continent Français.

De fait la Corse n’a pas été en mesure de développer des liens commerciaux avec les autres régions méditerranéennes continentales ou îliennes de l’UE, qu’elles soient françaises, italiennes ou espagnoles.

C’est le défaut de conception jacobin de ce dispositif qui a fait de la Corse un marché captif de consommation :

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Comme le montrent les chiffres de l’Insee ci-dessus, les exportations de la Corse représentent en moyenne ¼ de ses importations. De plus cette tendance est à la hausse, comme l’illustre l’augmentation du solde (importations –exportations).

La conséquence en a été de limiter le système productif corse à un marché de production qui ne vit que sur des niches. Ces niches se situent dans l’agro-alimentaire,le bois, quelques services informatiques et dans l’industrie avec Corse composites, réussite industrielle, mais qui est un cas à part.

Mais pourquoi en est-on arrivé là ?

Malheureusement par occultation de l’histoire et de la géographie méditerranéennes !

II – L’OCCULTATION DE L’HISTOIRE ET DE LA GÉOGRAPHIE

Fernand Braudel, historien de renommée mondiale décédé en 1985, a consacré de nombreux ouvrages à la Méditerranée, dont deux sont remarquables :

– « la Méditerranée, l’espace et les hommes » en 1977;

– « la Méditerranée, les hommes et l’héritage » en 1978.

Son apport est immense, car il fait émerger trois notions du temps dans cette histoire méditerranéenne :

-le temps géographique quasiment immobile,

-le temps social qui évolue lentement,

-et le temps individuel qui évolue en fonction des évènements provoqués par les hommes (batailles, alliances et échanges commerciaux).

Appliqué à la Corse le temps géographique est immobile depuis la séparation avec la Sardaigne, en raison de la montée des eaux il y a 11 000 ans.

Appliqué à la Corse le temps social évolue lentement et à l’identique des autres îles, avec un décalage temporel sur le progrès social acquis sur le continent européen.

Appliqué à la Corse, le temps individuel, donc la vision politique centralisatrice, va primer lors de la mise en place de la continuité territoriale.

Exit alors la géographie et l’histoire !

Pourquoi ?

Parce que la continuité territoriale est construite dans une Europe naissante. Elle est dominée par l’Europe du Nord, avec une France centralisé sur Paris (voir le célèbre ouvrage Paris et le désert français) et une Italie plus préoccupé par son continent que par ses îles en 1973, au moment où la construction européenne n’en était qu’à la CEE.

L’arrivée de la Grèce en 1981 puis du Portugal et de l’Espagne en 1986 n’y changeront rien, compte tenu de leur arrivée récente et de leur faible poids économique de l’époque.

Ainsi chacun accepte, de facto, que ce principe de continuité territoriale soit centré sur les relations entre les îles et leur Etat :

-Sardaigne et Sicile avec l’Italie,

-Corse avec la France,

-Baléares avec l’Espagne.

De fait les îles voient leurs échanges quasiment impossibles avec les autres parties de l’UE, alors même que le but de la CEE puis de l’UE, est de faciliter la libre circulation des hommes et les échanges de biens et de services à l’intérieur de son espace.

C’est le défaut de conception du dispositif de continuité territoriale !

Il est clairement décrit dans un autre ouvrage du même Braudel, intitulé « La dynamique du capitalisme » en1985.

Il y définit le concept « d’Economie Monde », sur la base de trois éléments :

– un espace géographique déterminé qui dispose de frontières ;

– un centre, la ville dominante des échanges économiques et commerciaux ;

– une hiérarchie : un cœur entourant la « ville centre », des zones intermédiaires et des bordures, larges et subordonnées.

Pour nous autres îliens, l’espace borné est celui de l’UE.

Pour nous autres Corses, le centre, la ville dominante est Marseille, puisque c’est l’endroit à partir duquel rayonnent les échanges commerciaux.

Pour nous autres Corses, le coeur entourant la ville centre, Marseille est composé d’un coeur droit, Ajaccio et d’un coeur gauche, Bastia qui sont les deux ports principaux. Nos ports secondaires sont les zones intermédiaires et les zones rurales les bordures de cet espace géographique.

Et dire que des organisations marseillaises et leurs relais corses, se donnant pour but de lutter contre le capitalisme, ont agrégé dans leur inconscient cette notion de « ville centre », si chère au développement du capitalisme, comme le démontre Braudel dans « la dynamique du capitalisme ». Mais les hommes sont des hommes et il leur arrive de nier la réalité îlienne…

On arrive ainsi à une Europe à deux vitesses :

l’une ouverte aux autres pays, constituée par les régions continentales de l’UE ;

l’autre composée des îles méditerranéennes qui sont économiquement bornées aux pays dont elles sont une partie administrative.

Or faut-il le rappeler, la Méditerranée est le creuset de ce que l’on a coutume d’appeler « la civilisation occidentale ». Cette civilisation, construite par le siècle des Lumières n’existerait pas sans l’apport culturel et l’héritage d’Athènes et de Rome, ni sans les échanges commerciaux qui y ont lieu depuis lors.

Au fil des siècles, ces échanges, en constante évolution, sous les effets conjugués de la pression démographique, de la croissance économique et de l’ouverture des marchés, se sont intensifiés.

Or en réduisant ces échanges aux relations entre les îles et leurs seuls Etats, le dispositif de continuité territoriale est la négation de notre culture commune, ainsi que la négation de l’histoire et de la géographie de la Méditerranée !

Comment sortir de cette impasse ?

Par une réconciliation culturelle, historique et géographique !

III – LA RÉCONCILIATION CULTURELLE, HISTOIRIQUE ET GÉOGRAPHIQUE

La première tentative plus politicienne que basée sur une réflexion cohérente fut celle de l’Union pour la Méditerranée. Elle a échoué, sans doute par impréparation et parce qu’elle voyait trop grand.

Pour la Corse il convient d’avoir une vision plus pragmatique : c’est celle de la mise en place d’une continuité territoriale entre territoires proches.

Il s’agit de la Sardaigne, de la Toscane (Florence) et de la Ligurie (Gênes). Puis viendront la région Languedoc-Roussillon et la Catalogne (Barcelone).

Commençons donc par la Sardaigne.

Comme indiqué précédemment, il y a 11 000 ans, avant la montée des eaux, les deux îles n’en faisaient qu’une. Puis la géographie et l’histoire les ont séparées, mais elles ont gardé une unité d’âme.

Pour converger vers cette unité les transports, notamment maritimes, ont un rôle primordial à jouer comme facteur d’intégration régionale

Aussi l’avenir des deux îles réside dans la maîtrise complète des transports et dans une plus grande intégration européenne et méditerranéenne.

Cependant le développement économique conjugué de ces deux îles ne se décrète pas.

Pour qu’il surgisse, il faut créer les conditions sur la base d’une position stratégique claire et simple : celle d’une initiative méditerranéenne de croissance et de développement durable !

IV – L’INITIATIVE MÉDITERRANÉENNE

Elle repose sur 4 axes.

Axe 1 : Une action internationale 

La Sardaigne et la Corse, puis les autres régions, doivent engager une action internationale avec une diplomatie régionale en direction des autres îles, mais aussi avec les régions continentales de Méditerranée.

Le but est de poser les problèmes à un juste niveau et de peser plus facilement sur les Etats et l’UE.

Le traité de Lisbonne qui consacre le principe de cohésion territoriale incitant à prendre toutes mesures en faveur des régions à forts handicaps, constituera la base de l’argumentation commune.

Axe 2 – Un sommet économique Sardaigne – Corse annuel

Ce sommet témoignera de la volonté des deux îles de prendre en main leur avenir économique.

Nous disposerions alors d’une force de frappe cohérente et globale, à même d’impulser les actions de coopérations internationales précitées et les actions de lobbying en direction de l’UE et des états italiens et français.

Axe 3 : Une continuité territoriale européenne

L’économie de la Sardaigne et de la Corse doivent s’ouvrir à l’international. C’est le seul moyen pour que nos îles trouvent les voies du développement dans leur espace naturel méditerranéen et au delà.

A ce titre le dossier des transports constitue un projet industriel méditerranéen.

Nous devons le porter dans un cadre international avec notamment les îles et régions voisines pour explorer toutes les synergies possibles, tant les problématiques rencontrées sont identiques.

A titre d’exemple, le cabotage depuis le continent desservant deux îles dans une même rotation constitue une de ces synergies. Il faut d’ailleurs la mettre rapidement en oeuvre pour sauver les liaisons Santa Teresa di Gallura – Bonifaziu et Prupià – Porto Torrès.

Axe 4 : Une stratégie économique avec des actions communes

            -en matière d’intelligence économique

Impulsée et en liaison avec les acteurs économiques, elle doit permettre aux entreprises Sardes et Corses de rechercher des débouchés, que ce soit en terme de production et de sous-traitance.

            -en matière de recherche et le développement économique

L’université de Corse et les universités Sardes devraient en être la composante essentielle.

Le réseau des chambres de commerce et d’industrie en Europe du sud, à l’exemple du réseau INSULEUR, doit être intégré dans les relations multilatérales que la Sardaigne et la Corse devront nouer.

Des coopérations sont à rechercher avec les principaux ports méditerranéens. La Sardaigne et la Corse pourraient ouvrir la voie en ce domaine.

Les partenariats universités et entreprises (clusters) sont de nature à promouvoir des activités économiques, notamment dans les technologies de pointe et du développement durable.

            -en matière de fiscalité

Un statut fiscal spécifique aux îles doit permettre le renforcement de l’investissement des entreprises et l’établissement de zones franches, paradis fiscaux exclus s’entend….

Ce statut permettra de favoriser les financements innovants, car ils transformeront les deux îles en acteurs de leur propre développement par leur action de proximité.

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Enfin, cette dynamique devra se poursuivre par un élargissement de cette stratégie aux régions continentales de l’UE : Toscane, Ligurie, Languedoc-Roussillon et Catalogne.

Plus nous serons nombreux, plus nous serons économiquement forts et plus nous serons entendus à Bruxelles et dans les diverses capitales de l’UE.

Il est temps pour les acteurs économiques de définir ce nouveau cadre stratégique.

Il est temps qu’il soit relayé par des femmes et des hommes politiques qui ne soient arc-boutés ni sur un centralisme parisien passéiste ni sur la négation de la réalité îlienne jusqu’ici pratiquée par de nombreuses forces politiques du continent européen.

« A to vicina hè a to cucina »

N.B. : les personnes désireuses d’avoir ce texte sous un format pdf peuvent en faire la demande à l’adresse mail suivante ichjassi@gmail.com.

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