TRIBUNE LIBRE : GILETS JAUNES OU CINTA ROSSA ?

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Cela fait maintenant 2 mois qu’un mouvement populaire s’est déclenché en France et au cours des dernières semaines il a atteint un niveau de mobilisation qui rejoint celui des grandes mobilisations du siècle passé. Passons sur la manière dont il a été traité par les médias qui ont démontré seulement qu’ils étaient, comme les gouvernants, totalement décalés par rapport à la réalité (et je suis gentil…) et qui se sont installés dans le déni et le mépris. Pour nous nationalistes ce mouvement nous a plongé dans le silence, à deux exceptions près, les textes que régulièrement Pierre Poggioli a publié sur son blog et la double intervention, très isolée, de Gilles Simeoni allant discuter avec les GJ à Bastia et recevant une délégation de Porto-Vecchiais à Ajaccio.

Cela m’a fait revenir en mémoire d’anciens débats, d’anciennes interrogations, d’anciennes ruptures, celle du mouvement des Olélé et de la prime d’insularité, qui, en 1979, avait traversé l’ensemble de la société corse et posé de grandes questions pour la définition de la stratégie de libération nationale. Et ce retour des mêmes questions n’est pas un hasard parce que, 40 ans plus tard, et c’est un triste anniversaire, les questions soulevées n’ont toujours pas connu de vraies réponses et que, depuis, la situation sociale des Corses s’est considérablement transformée.

De pays cherchant à se développer, la Corse est devenue un pays ruiné. Ruiné économiquement et appauvri socialement, et ce malgré une croissance de la population, régulière, formatée, organisée, et une transformation des conditions de vie qui fait que d’une terre rurale la Corse est devenue une terre urbanisée, pas uniquement par le développement des anciennes villes mais par l’explosion de l’occupation d’anciennes terres agricoles par des lotissements et des agglomérations nouvelles, qui ont entraîné, hors le couloir de Ponte Leccia à Vivariu, une accélération phénoménale de la désertification de la montagne. Le dernier recensement de l’INSEE en est une attestation irréfutable, puisqu’il montre que tous ces nouveaux habitants, ainsi que les anciens d’ailleurs, sont désormais installés dans des couronnes urbaines qui ont transformé totalement les anciens villages de plage et en ont fait des centres de vie d’un genre jusqu’alors totalement inconnu  : Borgu, Calenzana, Cuttoli, Afa, Ventiseri, Ghisonaccia ne sont plus des communautés rurales, ne sont plus des villages, mais des ensembles habités qui font que la côte orientale de la Corse ressemble désormais à ce qu’à connu la Californie avec la naissance de la  continuité d’habitations de Los Angeles et de San Francisco…la richesse et la production en moins et que la côte occidentale régresse qu’il s’agisse de l’ouest du Capicorsu ou pire encore de la Cinarca.

Les causes sont connues, les responsables aussi, mais ce n’est pas la question que ce texte veut aborder. La question est celle que se pose tout acteur politique qui analyse la réalité qui l’entoure : que faire ? que faire surtout pour la nation corse, qui ne peut exister que si les Corses se reconnaissent en elle, que si les Corses perçoivent clairement que la politique nationale répond à leurs aspirations, et qu’elle est  aussi en phase avec les aspirations du peuple du pays qui nous gouverne… parce que nous sommes à l’intérieur du même pays, que cela nous plaise ou non, et que ce qui est bon pour le peuple de France ne peut être que bon pour le peuple corse.

Le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas prêt de s’arrêter puisqu’il a aggloméré des retraités, des travailleurs pauvres, des femmes sous payées, des jeunes, des micro-entrepreneurs, des employés, et que toute ces catégories se sont appauvries gravement depuis 5 ans environ, du fait de l’augmentation des charges qu’ils doivent assumer pour survivre, car ils survivent, ils ne vivent plus.

En Corse la pauvreté est une gangrène, elle rejoint son niveau du XIXe siècle, et ce ne sont  pas les biais statistiques qui pourront éviter d’en faire le constat. Précarité, chômage non consenti, revenus en dessous du niveau minimum, le tableau bien connu concerne 110 000 personnes, soit près de la moitié de la population de l’île…. Et par rapport à cela il est sûr que les GJ apportent une bouffée d’espérance parce que leur mouvement est un authentique mouvement populaire, hors organisations syndicales, et hors partis politiques. Mouvement spontané mais ayant su créer ses repères, il va occuper l’actualité politique pendant toute l’année 2019, grâce d’ailleurs au gouvernement qui, avec sa concertation nationale jusqu’en Mars, son prélèvement des impôts à la source dont les effets se feront sentir mi-janvier, fin janvier, février, mars et avril, et enfin les élections européennes, s’est donné tout seul les moyens d’entretenir la colère et la revendication. Les choix  qu’il a effectués sont en effet un accélérateur régulier pour les mobilisations qui ne pourront que continuer, au moins jusqu’à l’été.

Reste une question : que faire ? laisser faire et considérer que les problèmes des Français ne sont pas les nôtres ? rejoindre le mouvement pour lui donner une force utile à nos revendications ? Ou tenter, comme en 1979 de créer une organisation nationale consciente que les débats institutionnels et les affrontements directs contre l’Etat ne suffisent pas à faire avancer le mouvement, analyse  portée par quelques nationalistes qui avaient donné naissance au STC dès 1984 ? A l’époque c’est lui qui avait joué ce rôle et avait été l’outil d’insertion du mouvement national dans l’ensemble de la société. Peut-il le faire encore aujourd’hui ? cela n’est pas sûr, mais il reste la seule structure authentiquement adaptée à la résolution de la situation. Il existe, il est solide, et il est l’organisation la plus souple pour agir. C’est donc lui qui doit se réveiller (son silence est particulièrement inquiétant) car sinon, les questions posées recevront des réponses venues d’ailleurs, et nous aurons manqué un tournant historique dont nous paierons très chèrement les conséquences, et pas qu’électoralement, car cette dimension est secondaire. C’est notre crédibilité d’acteurs corses qui est en jeu, et ne pas réagir nous fera sortir de notre rôle de propositions pour le présent et l’avenir, et  cela nous fera entrer dans une période de marginalisation au moment où un rebond est possible et où il ne faut pas le rater.

Olivier Jehasse

Olivier Jehasse n’est pas un membre de notre cercle de réflexion. Il est néanmoins souvent présent à nos réunions publiques et nous fait parfois l’honneur d’écrire une TL. Nous l’en remercions pour cela.