TRIBUNE LIBRE : LE POIDS VÉRITABLE DU TOURISME EN CORSE

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Résider sur la plus belle île du monde, au diable la modestie, ne comporte pas que des avantages, mais également des inconvénients. Le plus gros revers étant le tourisme. Chaque été c’est la même chose, on le subit ! L’aspect le plus irritant est de s’entendre dire « mais on vous fait vivre », ou pire encore quand le corse lui-même s’auto persuade que le tourisme fait économiquement vivre la Corse. À force d’entendre toujours les mêmes mensonges, on finit par y croire. Il est donc grand temps de « debunker » bien des mythes à son sujet.

Avant toutes choses il convient d’emblée de casser un mythe : dans le monde entier, il n’y a qu’un seul état qui vive réellement bien du tourisme, et qui en vit tellement bien que grâce à lui ses habitants ne payent pas d’impôts. À l’exception de celui-ci, aucun pays ne vit bien du tourisme et c’est même plutôt l’inverse. Inutile donc d’avoir fait de grandes études d’économies pour en déduire que si personne sur Terre ne le fait, c’est que ce n’est donc pas un secteur économique porteur sur lequel on doit miser plus qu’un autre. À titre d’information, cet état qui vit très bien du tourisme, c’est le Nevada, grâce à Las Vegas, vous devinez donc la sacro-sainte recette qui permet de faire fructifier le tourisme.

L’économie

Les chiffres exacts sur le tourisme sont extrêmement difficiles à trouver, et encore quand ils existent ! Ainsi il existe un seul rapport détaillé et des chiffres ventilés par postes que pour une seule et unique année : 2011 ! Outre le fait que c’était sous l’ère Sarkozy, donc périmée, c’est aussi et surtout une année remarquable (ou pas) pour le tourisme corse, ce qui n’est pas anodin.

L’avantage d’être une île c’est que l’on est obligé d’y entrer et d’en sortir par un port ou un aéroport, on connaît donc avec exactitude le nombre d’entrées et sorties sur le territoire. Le tableau suivant regroupe les chiffres de l’ORTC[1] pour le nombre de passagers entrés et sortis de l’Île (croisiéristes compris) par les ports et les aéroports, ainsi que le chiffre d’affaires (CA) généré par le tourisme annoncé par l’ATC[2] et/ou l’INSEE[3] (mais ils travaillent de concert sur ces chiffres). Nous ne disposons du CA exact que pour l’année 2011. À ces données j’ai rajouté le PIB[4] de la Corse relevé sur le site de l’INSEE, ainsi qu’un banal calcul qui nous donne la part du tourisme dans l’économie de la Corse.

2010

2011 2012 2013

2014

Passagers

8 352 043

8 451 266 8 199 929 8 176 340

8 190 697

CA Tourisme (M€[5])

~1 500

2 472,5 ~1 800 ~1 800

~1 900

PIB CORSE (M€)

7 924

8 251 8 341 8 470

8 597

% Tourisme/PIB

18,9 %

29,96 % 21,58 % 21,25 %

22,10 %

*Les chiffres en gras sont faux, nous le verrons par la suite.

  • Premier constat: la fréquentation annuelle observe une chute en 2012. Le point culminant de 2011 ne sera rattrapé (et dépassé) qu’en 2016 avec 8 880 939 passagers.
  • Deuxième constat: on est un peu en dessous (de 1,2 %), pour le poids du tourisme dans le PIB insulaire, du pourcentage annoncé par l’ATC en 2015 pour l’année 2011 à savoir 31,2 % (en revanche en le comparant au PIB 2009 on tombe sur 31,2 %). Mais le CA touristique bondit de presque un milliard d’euros de 2010 à 2011 alors que la fréquentation n’augmente que très peu (+ 100 000 entrées/sorties, c’est-à-dire 50 000 personnes de plus).

On peut donc se poser un certain nombre de questions sur le CA touristique donné sur l’année 2011. Il faut savoir que pour les autres années le CA est évalué et annoncé par l’INSEE et l’ATC, mais pour l’année 2011 s’il est annoncé par ces deux mêmes agences, il est calculé par une autre agence : la Direction générale des Entreprises, et seulement interprété par l’INSEE et l’ATC. Il faut noter aussi que ces données ne seront publiées qu’en octobre 2015, et qu’avant cette publication précise l’ATC parlait d’un poids bien moins conséquent pour le tourisme, par exemple dans son rapport pour la saison 2012 elle ne parle que d’une part de 13 % du PIB. Par contre ces données de 2011 sont complètes et ventilées par postes de dépenses (que j’ai regroupés en catégories de consommation), on va donc s’y intéresser plus en détail.

Consommation touristique intérieure en Corse en 2011

Poste

CA (M€)

%

Voyage//Déplacement//Transport

861,4

34,9

Transport aérien

441,3

17,8

Transport maritime

123,4

5,0

Transport autocar

24

1,0

Location de véhicules de tourisme

113,5

4,6

Voyagistes et agences de voyages

59,5

2,4

Carburants

95,9

3,9

Autres services de transport urbain

3,8

0,2

Hébergement

818,7

32,9

Hôtels

172,6

7,0

Campings

57,5

2,3

Gîtes ruraux et autres locations saisonnières

137,1

5,5

Rés. de tourisme, rés. hôtelières, villages de vacances, autres

42,8

1,7

Hébergement non marchand

405,7

16,4

Alimentation

393,8

15,9

Restaurants et cafés

238,2

9,6

Aliments et boissons achetés sur place

155,6

6,3

Activités//Loisirs

241,8

9,7

Musées, spectacles, et autres activités culturelles

3,7

0,1

Parcs d’attractions et autres services récréatifs

8,4

0,3

Casino

10,9

0,4

Locations d’articles de sports et loisirs

12,3

0,5

Shopping produits locaux, souvenirs, cadeaux…

206,5

8,4

Autre

159,7

6,5

Biens de conso durables spécifiques*

90,8

3,7

Autres services**

68,9

2,8

TOTAUX

2 472,4

100,0

*Camping-cars, bateaux de plaisance, articles de voyage et maroquinerie et certains types de matériels de sport utilisés spécifiquement sur les lieux de vacances.

** Réparations autos, soins corporels, etc.

Ceci met en évidence que les frais inhérents aux déplacements représentent à eux seuls 861,4 millions soit pratiquement 35 % du total. Mais au milieu se cache un gonflement des chiffres en jouant sur les mots entre deux notions (dépenses et consommation). Il s’agit de la dernière ligne dans la catégorie hébergement : « hébergement non marchand ». On pense toujours que cette donnée, tout de même conséquente avec près de 406 millions d’euros, correspond aux revenus locatifs des résidences secondaires, mais non, elle est en fait virtuelle. Il s’agit du potentiel de valeur locative des résidences secondaires si elles avaient été louées au lieu d’être occupées par leurs propriétaires, augmenté de la charge de travail domestique fourni par soi-même au prix du marché (une moyenne de 2 h journalières de tâches ménagères au SMIC[6]), ou du loyer qu’on aurait pu payer à sa famille ou à ses amis en étant hébergé gracieusement chez eux, on parle donc de « consommation ». Elles ne peuvent donc pas être incluses dans l’équation quand on parle d’importance économique du tourisme, elle prend son sens dans une valeur de consommation (qui est définie comme telle par les instances économiques : incluant le potentiel de valeur locative qu’aurait payé le propriétaire s’il louait son bien ainsi que sa charge de travail domestique), mais la valeur qui nous intéresse pour parler de poids économique est la dépense, soit le réel échange de monnaie contre des services ou des biens.

Explicitons le raisonnement : Mr Dubois habite à l’année à Paris, il a sa résidence secondaire à Bunifaziu, il y vient en vacances pour le mois d’août. L’Administration considère que sa maison aurait pu être louée pour 15 000 € et qu’il aurait pu avoir fait travailler une femme de ménage pour 5 000 €. C’est ainsi que 20 000 € viennent s’inscrire dans le poste « Hébergement non marchand ».

Comme susmentionné, il existe deux notions : la Dépense touristique intérieure, et la Consommation touristique intérieure. La première ne prenant pas en compte le potentiel de valeur locative des résidences secondaires occupées par leurs propriétaires et étant donc la dépense réelle des touristes. Il est donc aberrant de parler de poids du tourisme dans l’économie en se référant à la seconde valeur puisqu’aucune production n’est faite ni aucune richesse générée tout au contraire ça aurait pu. Cerise sur le gâteau : ça compte aussi quand un Ajaccien passe 10 jours dans sa maison familiale au village. Vous êtes allé au village cet été ? Félicitations vous faites gonfler les chiffres du tourisme !

Sans ce poste rempli de 405,7 millions d’« aurait pu », le total de la dépense touristique sur l’Île en 2011 est donc de 2 066,7 M€ sur un PIB de 8 251 M€ la même année cela représente une proportion de 25,04 % et en y retranchant les frais des déplacements on tombe à 1 205,3 millions soit 14,6 % du PIB là où l’INSEE et l’ATC avançaient respectivement 31,2 % et 24,1 %. Gardez bien à l’esprit que l’on parle de la meilleure année touristique jamais connue par la Corse jusqu’à 2016 dont le CA n’a jamais été divulgué contrairement aux autres statistiques.

Graph

Reprenons sous un angle différent afin de dresser un parallèle avec le tout premier tableau.

Les bilans touristiques se font d’une année sur l’autre, par l’INSEE. Ainsi en 2011, l’INSEE annonçait un CA touristique de 1,5 milliard € pour l’année 2010. En 2012 le même institut publiait, je cite, « Malgré une forte baisse de la clientèle étrangère, l’activité touristique reste à un niveau correct bien qu’en retrait par rapport à une année 2010 particulièrement bonne » sans donner de chiffre, mais en s’attendant à moins donc. En 2013 on annonce un CA touristique de 1,8 milliard € pour l’année 2012, en parlant d’une part de 13 % du PIB ; en 2014 on annonce un CA de 1,8 milliard € pour l’année 2013. En 2015, on annonce un CA de 1,9 milliard € pour 2014, mais en octobre de la même année, on annonce un CA de 2,4 milliards € pour l’année 2011 et de 31,2 % du PIB, et on restera cantonné à ces chiffres. Quelques jours après cette publication de l’INSEE, le journal Le Monde ne manquera pas de titrer « La Corse : une région dépendante du tourisme et au chômage en hausse ». Agrémenté d’un soupçon de paranoïa (ou de pragmatisme) on pourrait faire le rapprochement du gonflement des chiffres avec le calendrier qui voyait une échéance particulière à tout juste deux mois des Territoriales.

Logistique, Infrastructure, et Environnement VS Tourisme de Masse

Bon, ce n’est pas un tiers du PIB, c’est un quart, cela restant un chiffre significatif, non ? Non.

Premièrement ce n’est pas parce qu’un chiffre est généré chez nous qu’il nous revient, le prix du billet EasyJet, les locations Hertz, Europcar, les stocks de marchandises… une énorme partie repart au-delà de la mer ! Ce qui bénéficie plus ou moins réellement à l’Île c’est la valeur ajoutée générée par ce chiffre que l’ATC situe aux alentours de 21 % et les plus optimistes comme le voyagiste Ollandini à 50 %.

Tout chef d’entreprise ou entrepreneur sait très bien qu’un gros CA n’implique pas forcément de gros bénéfices, et peut même signifier des pertes.

Par exemple vous gérez seul une épicerie, tous les mois vous achetez pour 500 € de marchandises que vous revendez pour 1500 €. Moins les impôts et taxes (pour la simplicité de l’exemple, on ne comptera que 15 % d’IS) vous font environ 850 € de bénéfices par mois. Du jour au lendemain votre nombre de clients explose. Pour faire face à la demande vous commandez plus de marchandises : pour 1000 €, vous la vendez donc avec la même marge pour 3000 €, mais vous avez dû embaucher un vendeur, car seul c’est devenu impossible, au SMIC il vous coûte 1700 € (tout compris, un SMIC ne coûte pas que le salaire brut au patron), moins la même base d’impôts et taxes vous vous faites 255 € de bénéfices avec lesquels vous allez devoir vivre. Votre CA a augmenté de 100 %, mais vos bénéfices ont diminué de 70 %. Parce qu’il y a des paliers et des seuils critiques qui sont inhérents entre autres choses à la logistique. Quand vous dépassez votre capacité de production, vous devez changer de logistique et ça a un coût : ici vous avez été contraint de doubler votre effectif, et pour le tourisme c’est exactement pareil. Il y a des seuils critiques où une société a trop de demandes pour pouvoir les gérer, mais pas encore assez pour se permettre d’embaucher une personne en plus, les seules choses qu’elle puisse faire c’est soit augmenter ses prix, soit renvoyer le surplus de demandes chez son concurrent, sinon elle va générer des pertes.

On entend toujours que le Tourisme rapporte 2,5 Md€ par an, on sait désormais que c’est faux ! Mais surtout on ne nous parle jamais de ce que le Tourisme nous coûte. Il y a des coûts qui sont chiffrables (imports, capacités de stocks, investissements en infrastructures, etc.) et d’autres qui le sont beaucoup moins, voire pas du tout (interventions des secours, soins, dégradations, pollution, etc.).

Sur les 4 millions de touristes annuels qui débarquent en Corse (l’ATC mentionne toujours 3 millions, mais ne compte pas le million de croisiéristes qui débarquent au sol et se promènent sur l’Île) la plus forte concentration s’effectue au mois d’août.

2010

2011 2012 2013

2014

Population Corse

309 963

314 486 316 257 320 208

324 212

Touristes présents sur l’Île au pic d’août

418 870

411 803 431 436 438 833

429 362

Population totale sur l’Île au pic d’août

728 833

726 289 747 693 759 041

753 574

Chiffres INSEE/ORTC

On atteint donc des périodes durant l’été (les pics se situent entre le 10 et le 12 août suivant l’année) où la population est plus que doublée pour la même infrastructure, qu’elle soit électrique, hydraulique, routière, hospitalière, etc. Ainsi l’été vous n’avez plus de « pression au robinet » et on vous demande de surcroît de ne plus arroser vos plantes ! Les centrales de Lucciana et du Vazziu tournent à pleine vapeur, consommant plus de carburant, pour délivrer de l’électricité à flux tendu et on vous demande en plus de consommer moins pour éviter les baisses de tension déjà si fréquentes sur le réseau (vous n’avez jamais remarqué que vous remettiez un peu trop souvent l’horloge de votre four à l’heure parce qu’elle n’arrête pas de retarder ?). Les trajets de 20 minutes en voiture se rallongent en une heure et demie, les accidents se multiplient et le temps d’arrivée des secours augmente, car ils sont occupés avec la famille allemande partie en montagne en tongs avec un demi-litre d’eau pour cinq et dont le mari vient d’être frappé par la foudre. L’infrastructure et la logistique insulaires sont totalement dépassées et inadaptées pour une aussi grande population.

En 2009 lors d’une conférence sur le tourisme corse à l’Institut de Recherches et d’Études Supérieures du Tourisme à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, Daniel Chavarin, directeur général du tourisme en Corse se tenait en ces propos : La Corse possède des équilibres environnementaux et économiques fragiles qui sont majorés par le contexte îlien. La pression touristique peut avoir des conséquences négatives sur l’environnement. Les autorisés de l’Île doivent donc gérer les flux et le niveau de fréquentation touristique. Il a ainsi été défini un seuil de saturation prenant en compte l’équilibre environnemental, les capacités hôtelières et le maintien de la dimension humaine qui se veut si caractéristique de l’offre corse. Ce seuil a été fixé à 400 000 personnes présentes en un instant T sur l’Île. Au-delà apparaissent des menaces. Ce point de rupture n’a pas encore été atteint, notamment l’été, mais il existe déjà d’importants problèmes de congestion des routes.

Force est de constater que ce seuil a bien été atteint et même dépassé aisément, voire quasiment doublé ! Peut-être même cette année.

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Texto d’EDF reçu ce 5 août 2017. Mais c’est la faute à la canicule, la multiplication par 2 de la population n’y est pour rien !

Côté production électrique, il convient de clarifier quelques points : nous consommons généralement plus d’électricité l’hiver que l’été (principalement à cause du chauffage). Toutefois nos capacités de production l’été sont amoindries, de ce fait la répartition et la capacité de production électrique ne sont pas les mêmes. L’hiver l’hydraulique tourne beaucoup mieux (l’été il y a moins d’eau dans les cours) et la Corse tire plus sur ses deux liaisons électriques continentales : SACOI (Sardaigne-Corse-Italie) et SARCO (Sardaigne-Corse). L’été elle profite beaucoup moins de ces deux sources de production et doit surcompenser en faisant tourner deux fois plus les centrales thermiques diesel du Vazziu et de Lucciana. C’est par ailleurs à cause de la consommation estivale que le fioul reste la première source énergétique de l’Île.

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Moyens de production électrique en hiver (à gauche) et en été (à droite) en 2014

Graph 3.PNG

Sources de production électrique insulaire sur l’année 2014.

La multiplication de la production électrique au diesel ajouté à la multiplication du nombre de voitures sur l’Île a aussi une conséquence environnementale : les taux de pollution atmosphérique grimpent l’été.

Ci-après une compilation des moyennes (des relevés journaliers de chaque station insulaire) des mesures de polluants atmosphériques relevés par Qualitair sur l’année 2016.

 Graph 4

Graph5

Les concentrations de polluants atmosphériques sont données en microgrammes par mètres cubes d’air. En abscisses le jour de l’année (de 1 à 365), le 200e jour correspondant donc au 18 juillet.

L’Ozone est un polluant indirectement causé par le trafic sous l’effet du rayonnement solaire. Les particules fines sont des polluants dont les sources principales directes sont le trafic routier (échappement et plaquettes de frein), maritime, aérien, et les centrales thermiques. Le dioxyde de soufre est quant à lui émis principalement par les centrales thermiques.

Concernant les taux de concentration en métaux lourds, les données ne sont pas fournies avec exactitude par Qualitair, mais pareillement le pic s’effectue souvent sur le troisième trimestre notamment de manière significative pour le nickel.

Les augmentations annuelles de polluants atmosphériques liés au trafic et à la production d’énergie sont situées en périodes estivales.

La Corse fait donc face à un tourisme aisément qualifiable de massif, pour lequel notre infrastructure et notre logistique insulaires ne sont pas du tout adaptées. En faisant le comparatif avec d’autres îles méditerranéennes on se rend tout de suite compte de l’importance des volumes.

Population (M)

Touristes (M) Nuitées* (M) CA (M€)

Touristes / Habitants

Sardaigne 2016

1,655

2,9 13 608

1,75

Chypre 2016

1,117

3,19 14,8 2 360

2,85

Malte 2016

0,436

1,96 14 1 640

4,50

Majorque 2016

1,010

10,92 101 10 599

11,50

Corse 2016

0,330

4,2 9,7 **2 000

12,72

*Nuitées consommées en secteur marchand

**Absence de chiffre, nous obligeant à une projection approximée sur la base des années passées depuis 2010

Deux violents constats s’imposent à la lecture de ces chiffres : la Corse compte plus de touristes par habitant que Majorque, mais surtout la Corse est la grande perdante en nombre de nuitées consommées en secteur marchand. Il y a une raison à ce pauvre chiffre, ce sont les résidences secondaires (qui comptent pour 74,78 % de places-lits), on estime à environ 35 millions le nombre de nuitées touristiques totales en Corse, ce qui nous relègue quand même (y compris déduction faite des 1,1 million de croisiéristes qui ne dorment pas sur l’Île) en dessous de la performance touristique de Majorque, volumes mis en proportion, sans même parler du CA généré par le Tourisme.

Pratiquement 13 touristes pour 1 habitant, il s’agit d’une donnée totalement disproportionnée à l’égard de l’infrastructure insulaire, même bien répartis.

Les professionnels du tourisme eux, en bons entrepreneurs, réagissent et s’adaptent face à cette situation, ils investissent dans leurs infrastructures, ils embauchent, et s’adaptent à la demande. Concernant les embauches, si le tourisme génère environ 20 000 emplois saisonnièrement précaires, je regrette de ne pas avoir trouvé les proportions entre insulaires et travailleurs importés pour ces emplois.

La collectivité c’est différent, refaire et/ou adapter tout le réseau routier, hydraulique, électrique (…) représente un coût pharaonique pour une demande concentrée sur deux mois de l’année et un retour sur investissement… qui reste à calculer, mais le calcul s’annonce perdant. De toutes les façons la collectivité n’est pas au service du touriste, mais de son contribuable. La bonne option ici c’est plutôt de renvoyer le client à la concurrence et optimiser son flux (ou choisir sa clientèle) : juguler le tourisme !

Reprenons l’exemple précédent avec votre épicerie. Vous avez beau embaucher quelqu’un en plus, commander deux fois plus de stocks, à un moment donné, si seulement 15 personnes peuvent y entrer à la fois et que 200 personnes veulent y rentrer dans le même temps (juin-juillet-août représentent environ 70 % de la fréquentation touristique) vous êtes strictement obligé de les envoyer chez votre concurrent ou de répartir leur charge d’arrivée dans le temps, et tant qu’à faire quitte à sélectionner à l’entrée, autant sélectionner ceux qui vont dépenser le plus chez vous.

Le tourisme qu’on mérite

Il faut l’avouer, on a quand même une bonne part de « sacrés touristes », il n’y a qu’à voir les centaines de publications journalières sur les réseaux sociaux, Twitter, sur les groupes Facebook tels que le défouloir ou l’élection du meilleur pumataghju qui sont les plus connus entre autres. On ne compte plus le nombre de photos ou vidéos de touristes qui défèquent sur les trottoirs, prennent leur douche sous l’eau d’une gouttière qui déborde, de camping-caristes qui vidangent les eaux usées de leurs commodités sur la flore endémique de sites classés où ils y laissent aussi leurs sacs poubelles, ou d’anecdotes de la pizza partagée en 5 payée en pièces de 2 centimes, etc. Cet été j’ai même pu voir passer une vidéo d’un chauffeur de car qui détruisait à la masse le mur d’un pont multiséculaire pour que son car puisse y passer.

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Exemple de coût non calculable : dégradation de site classé

Et pourtant si l’on rouspète après « le touriste non dépensier », il faut aussi en connaître une des raisons principales : sur 10 touristes, 7 sont français (pardon la blague était trop tentante, par contre le chiffre est exact, 7,3 plus précisément). Le fait est qu’en 2016 plus de la moitié (53,2 %) de la capacité d’accueil touristique est assurée par des campings. Et ce chiffre est en constante augmentation, il représente en 2016 presque 20 % de plus de la capacité qu’en 2012 (34,9 %).

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Graph 7.PNG

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Plus de la moitié de la capacité d’hébergement marchande de l’Île est assurée par des campings, pas loin des deux tiers en y incluant gîtes et villages de vacances, et 5 % seulement des établissements d’hébergements touristiques marchands sont classés 4 étoiles ou plus. Mieux, selon la DGE, la Corse est la première destination de France en campings.

Notez que les Résidences secondaires, au nombre de 84 232 et représentant 74,78 % des places-lits, ne sont pas incluses dans ces graphiques, mais notez aussi que votre maison de village — pour ceux qui en possèdent une — que vous ne louez à personne est incluse dans ces 74,78 %.

La demande crée-t-elle l’offre ou bien l’offre génère-t-elle la demande ? Qu’on se le dise, il y aura toujours de la demande pour une offre à très bas prix, pour autant ça n’empêche pas les gens plus argentés de partir en vacances et le fait est qu’avec une offre plus chère et plus qualitative, on fait plus de chiffre avec encore moins de monde, c’est un rapport gagnant sur les deux tableaux. En termes de chiffres la Corse génère 3 fois moins de nuitées totales que Majorque, mais 5 fois moins en chiffre pour plus de touristes par habitant, il serait temps de se poser les bonnes questions quant au rapport quantitatif/qualitatif.

L’économie touristique insulaire s’est autodéveloppée d’elle-même dans un cercle vicieux, accueillir toujours plus de touristes à bas prix en compensant le manque à gagner par le nombre de touristes, encore et toujours. Sauf qu’au bout d’un moment, on flirte dangereusement avec les limites infrastructurelle, environnementale… et nerveuse. À chaque fois que ce genre de schéma économique se produit, il conduit à une crise, et à chaque fois qu’il se produit environnementalement il conduit à une extinction de masse.

Quelles solutions ?

La critique est assurément aisée, mais il est vraiment temps de faire quelque chose pour réussir à tirer profit du tourisme dans des proportions moins massives et plus enrichissantes.

Limiter et répartir les flux

Peu importe les proportions de touristes dépensiers et touristes non dépensiers, le nombre total de 4,1 millions est trop élevé pour l’infrastructure, l’énergie, l’environnement. Bien sûr il pourrait l’être encore plus, mais pour quels impacts ? On peut regarder les Baléares pour se donner une idée. L’instauration de quotas d’entrées-sorties est une première chose. Une aide au développement infrastructurel des structures d’accueil touristiques pourrait aussi aider à relever le niveau touristique sans trop léser les professionnels de l’hébergement.

Chasser les sauvages

Le camping sauvage est interdit sur l’intégralité du territoire insulaire (sauf à Prupià où Paul-Marie Bartoli a fait enlever les panneaux d’interdiction à Capu Laurosu, site protégé et pourvu d’une flore endémique — source Mairie), et pourtant on a l’impression qu’aucun camping-car qui débarque sur l’Île ne passe la nuit en structure d’accueil spécialisée. Il faudrait que chaque port distribue un carnet ou une carte électronique à chaque camping-car qui débarque. Pour chaque nuitée ce carnet serait tamponné (ou validé électroniquement) par une structure d’accueil spécialisée, et le camping-car qui repart se verrait sanctionné d’une lourde amende pour chaque tampon manquant. Cette mesure existe dans plusieurs pays et est proposée de longue date sur l’Île par beaucoup de professionnels. Sur la Côte d’Azur gendarmes et policiers font une chasse acharnée aux camping-cars, sur l’Île non. C’est un peu comme les vaches sur les routes. Pour la région qui compte le plus de forces de l’ordre par habitant et le plus grand défilé de préfets, il y a de quoi se poser des questions.

Chasser les inconscients

L’été le nombre d’interventions des secours et de patients dans les hôpitaux explose. Équiper les agents ONF ou autres travailleurs en montagne de carnets de procès-verbaux afin de verbaliser tout « randonneur » en tongs, ne disposant pas assez d’eau, sortant par temps orageux, etc. permettrait d’éviter les drames humains et aussi la monopolisation des services de secours pour des choses qui pourraient être évitées par le seul usage du bon sens (mais les cerveaux aussi sont en vacances).

Plus que ça, comme dans beaucoup de pays : verbaliser ou facturer les victimes qui ont sollicité les secours abusivement quand la cause relève du manque de bon sens.

Diligenter une étude d’impact environnemental

Voilà plusieurs années que l’ATC (précédente mandature) dit qu’elle a mené et continuera de mener des études d’impacts environnementaux et sociétaux, si j’ai réussi pour ce dossier à exhumer des chiffres économiques soigneusement enterrés, je n’ai en revanche pas réussi à mettre la main sur l’ombre d’un cheveu d’étude d’impact sur l’environnement à mon grand désarroi. C’est de prime abord l’inconnu total. Il faudrait que la CTC mandate une société privée pour diriger une étude d’impacts environnementaux en conséquence du tourisme.

Il conviendra, bien entendu, de réagir après cette étude et d’instaurer des mesures adéquates aux conclusions.

Delenda Napoleo

Napoléon est né en Corse, mais était toscan et nous a surtout fait la guerre, a tué des millions de personnes, et rétabli l’esclavage. De plus belles figures insulaires il en existe toute une liste. Il faut arrêter de prostituer l’identité de la Corse à coup de saucisson d’âne et autres étiquettes touristiques ultra-vendeuses au détriment de notre identité et de notre culture. Le tourisme est censé porter une contribution au rayonnement insulaire, là on y passe surtout de la suie.

Une Taxe touristique

Aujourd’hui il en existe déjà plus ou moins une : la taxe de séjour. Elle est fixée par chaque municipalité et contribue au fonctionnement des offices de tourisme et à l’accueil touristique. Selon les municipalités elle se situe entre 50 centimes et 1 euro par adulte, par jour, en fonction de la durée du séjour. Des îles comme Majorque ou Malte, entre autres, ont créé une Taxe environnementale sur le Tourisme qui contribue à la préservation environnementale et au développement des infrastructures. Pour Majorque la taxe est de 2 euros par adulte par jour.

La liste n’est pas exhaustive, tout comme ce simple travail ne l’est assurément pas.

Synthèse et conclusion

La première chose qu’il convient de dénoncer ce sont les chiffres : ils sont extrêmement simples à trouver pour les autres îles méditerranéennes, soigneusement archivés et facilement consultables, pour la Corse c’est tout l’inverse, quand seulement ils existent. Il m’a fallu moins d’une heure pour rassembler tous les chiffres touristiques de la Sardaigne, de Chypre, de Malte, et de Majorque ; quant aux chiffres corses, j’en cherche encore. Malgré l’opacité et les trucages rapportés sur le PIB de l’année précédente, on a pu se rendre compte que le poids économique touristique tourne plutôt autour de 18 à 22 % du PIB selon les années, et autour de 13 à 18 % quand on enlève le transport, non pas 31,2 % comme avancé.

Le tourisme en Corse est qualifiable d’ultra-massif, avec un taux de touristes par habitant (12,72) supérieur à Majorque (11,50), pour des performances proportionnellement bien inférieures, une fréquentation de pointe représentant quasiment le double du seuil de saturation prenant en compte l’équilibre environnemental. D’ailleurs côté environnement c’est le désert complet : aucune étude d’impact trouvée (s’il en existe, je suis preneur). Par rapport à l’hiver, la période estivale engendre une augmentation de presque 100 % de production électrique au diesel, ainsi qu’une multiplication par 3 des concentrations de polluants atmosphériques liés au trafic et à la production énergétique.

Le tourisme prend ainsi une voie mortifère pour l’environnement, catastrophique économiquement comparé aux autres îles méditerranéennes, disproportionné pour nos infrastructures (énergétiques, hydrauliques, routières, hospitalières, etc.), et précaire pour l’emploi. Ce n’est pas un secret de polichinelle, tout le monde le sait : en l’état ce n’est pas du tout un secteur porteur et il pourrait être infiniment plus enrichissant pour l’Île en y mettant un peu de volonté. Beaucoup d’îles, notamment dans le Pacifique, se tournent de plus en plus vers un écotourisme, de réelles études liées à l’environnement seraient profitables à une orientation dans ce sens, y inclure intelligemment l’agriculture et la culture serait aussi profitable. À l’heure où de plus en plus d’îles et de localités continentales tirent la sonnette d’alarme face à un meilleur tourisme que le nôtre, il y a une réelle urgence, reprendre le tourisme en main est devenu une question vitale.

Cet article a été réalisé à partir de chiffres et rapports publics collectés sur les sites de L’INSEE, de l’Agence du Tourisme de la Corse, de la Collectivité territoriale de Corse, de l’EDF Direction des Systèmes énergétiques insulaires, de Qualitair Corse, de l’Observatoire régional des Transports de la Corse, de la Direction générale des Entreprises, de la Direction générale des Finances publiques, du site officiel des Gîtes de France, d’Eurostats, de l’Associazione studi e ricerche per il Mezzogiorno (it), du Govern de les Illes Balears, de Gouvernement chypriote, du Portail officiel du Tourisme chypriote, du Portail de l’Administration de Malte, du site officiel du Tourisme de Malte, de l’Université Paris 1.

 

Nicolas Alfonsi

 

[1] Observatoire régional des transports de la Corse

[2] Agence du tourisme de la Corse

[3] Institut national de la statistique et des études économiques

[4] Produit intérieur brut

[5] Million d’euros

[6] Salaire minimum de croissance

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