TRIBUNE LIBRE : Lettre ouverte à Gilles Simeoni… et aux cadres d’Inseme pà a Corsica

En 2012, durant le débat des Ghjurnate di Corti, j’avais interpellé publiquement vos représentants à la tribune, rappelant le rôle décisif des catholiques modérés en Irlande. Contre vents et marées, ils avaient permis l’ouverture de discussions politiques avec Londres en imposant, par Sinn Fein interposé, la présence de l’IRA à la table des négociations, ce qui allait aboutir aux Accords du Vendredi Saint. Je concluais en vous demandant de vous unifier, et d’abandonner les divers sigles de votre mouvance « modérée » pour un seul — les différences entre vous étant, selon vos propres dires, si peu importantes —, pour enclencher dans un deuxième temps une union politique avec Corsica Libera. J’insistais sur la nécessité d’une réponse unitaire face aux blocages de l’État pour lui imposer un processus de négociations en Corse…

Depuis, avec l’arrêt du FLNC et, après celle de Bastia, la victoire du 15 décembre, confirmée par les Législatives en 2017, la situation a évolué.

L’union Femu a Corsica-Corsica Libera a été plébiscitée par une majorité de l’opinion corse. Votre alliance électorale renforcée dans un premier temps avec le PNC s’étant avérée productive et ayant débouché sur l’union avec Corsica Libera. Et ce malgré les couacs de Bastia et de Porti-Vecchju en la matière et les ratés d’Aiacciu, où certaines accointances critiquables qui malheureusement perdurent, ont pesé lourd par rapport à l’union des Nationalistes depuis les Municipales de 2014.

Votre Appel

Tous ensemble, dans l’union, vous avez ainsi géré les affaires de la Corse à la Collectivité territoriale durant deux ans… et aujourd’hui à cinq mois d’une échéance stratégique importante, avec la mise en place du nouveau Statut de Collectivité unique, vous lancez, tout seul, un appel à la constitution « d’un mouvement de gouvernement », vous adressant en fait à tous celles et ceux qui ne font pas partie de Corsica Libera, votre allié dans la coalition aux responsabilités à la CTC.

Si cela peut sembler à première vue découler d’une certaine logique, la vôtre en tant que leader, pour autant cette annonce dans le fond et la forme n’est pas sans poser problèmes… d’autant que si a Chjama, hormis certains votes avec la Droite républicaine à la CAPA d’Aiacciu, a disparu des radars, votre relation en tête-à-tête avec le PNC au sein de la structure Femu a Corsica, — au vu des péripéties plus ou moins exposées dans la presse par des fuites organisées ou rumeurs plus ou moins organisées —, semble être entrée depuis plusieurs semaines dans des turbulences !

Si votre relation avec Jean-Christophe Angelini semble compliquée, les ambitions personnelles en politique sont aussi légitimes, — du moins dans la configuration électorale nationaliste d’aujourd’hui —, il est de votre responsabilité de l’organiser et de trouver des solutions qui n’obèrent pas les chances de succès espéré aux Territoriales de 2017, et surtout pas à l’avenir de la contestation corse de demain dans ses rapports conflictuels ou négociés avec l’État.

L’opinion s’interroge

Vous ne pourrez pas empêcher l’opinion de se demander pourquoi cette unification en un seul mouvement arrive seulement maintenant, — alors que le chantier était ouvert, référence à vos prises de position antérieures, depuis quelque temps déjà —, et pourquoi n’a-t-elle pas abouti auparavant au point que le calendrier maintenant doive être impérativement aussi « serré », à quelques semaines d’une échéance très importante pour la Corse.

Vous avez attendu assez longtemps, alors quelques mois de plus… pourquoi pas ? Ne pensez-vous pas que l’opinion attend plutôt votre feuille de route et votre projet pour les années à venir ? Un projet qui ne peut plus faire l’impasse sur l’aspiration à un réel développement économique n’occultant pas la prise en compte de la question sociale et sociétale, tant les disparités augmentent au sein d’une société insulaire confrontée à tant de problèmes, sur fond de décorsisation et de minorisation des Corses sur leur terre.

Ouverture grand-angle !

Vous avancez l’idée de l’ouverture, que vous avez déjà pratiquée à Bastia et même en décembre 2015 pour la constitution de votre propre liste au 1er tour en 2017. Et vous avancez l’hypothèse d’autres ouvertures dans le cadre de votre mouvement futur que vous comptez constituer ce 30 juillet à Corti. Et bien entendu cette ouverture serait confirmée dans le cadre d’une future « liste de gouvernement » !

Le MPA avait initié cette notion d’ouverture du nationalisme en 1992, le moins que l’on puisse dire, c’est que cela n’a pas trop renforcé le mouvement national corse, cette expérience s’étant avérée dans le temps peu productive en matière de renforcement de son mouvement et de la contestation corse.

Alors oui l’ouverture est sûrement une bonne chose, oui elle s’est sûrement avérée « intéressante » pour la prise du pouvoir à la mairie de Bastia, mais si toute ouverture doit être pratiquée à petite dose et progressivement, elle ne doit pas laisser la place à une « ouverture grand-angle », surtout quand on voit apparaître des noms plus ou moins connus pour leur non-engagement dans le combat nationaliste, voire même, pour certains, connus pour leur hostilité de toujours à ce même mouvement de contestation corse.

D’autant que déjà après certaines découvertes de nouveaux nationalistes sur votre liste en 2015, les noms qui circulent, plus ou moins lancés en pâture comme de futures ouvertures ravivent certaines craintes, comme celles de laisser participer aux responsabilités de la future CTC et aux débats internes à la mouvance nationaliste, des ralliés de dernière heure pour qui Autonomie oui, mais Autonomie administrative de simple gestion (vidée de tout contenu) et sûrement pas politique comme antichambre de l’Autodétermination dans le temps ou encore moins de l’Indépendance à long terme.

Et tout cela arrive alors que l’on sait parfaitement que le principal problème rencontré la veille de chaque élection, c’est la constitution de la liste et que les prétendants légitimes ou autoproclamés sont de plus en plus légion.

Faisons simple

Le peuple attend une liste d’union nationaliste, et ce n’est pas en quelques semaines que l’on crée un nouveau et surtout un vrai mouvement avec des structures et un fonctionnement réel, et encore moins sur un simple appel plébiscitaire. Alors, pourquoi ne pas annoncer que le chantier demeure ouvert, mais qu’au vu des échéances, la seule réponse doit être l’union… et cette union elle existe déjà !

Il suffit de la continuer avec les mêmes mouvements selon l’ordre du 2ème tour de décembre 2015 pour la constitution des listes et la représentation de ces mouvements, quitte à laisser aux structures le choix de reconduire leurs élus ou d’en changer, mais c’est leur « cuisine interne ».

Le bilan de la CTC n’en pourra qu’être mieux défendu et les propositions avancées pour les années à venir n’en auront que plus de force et de légitimité.

Reste bien sûr la place du Rinnovu ? Mr Gilles Simeoni, — puisque vous envisagez une « ouverture plutôt grand-angle » —, pourquoi ne pas abandonner cette idée, et pratiquer plutôt cette ouverture à l’égard d’un mouvement nationaliste, en l’incluant sur votre contingent… En revenant aux principes de l’unité nationaliste, en faisant cette ouverture au Rinnovu, plutôt qu’à de nouveaux nationalistes sous prétexte qu’ils sont porteurs de voix, vous seriez sûrement bien et mieux compris par celles et ceux, toutes tendances confondues qui luttent dans ce pays depuis des années, d’autant que le rapport à l’État n’a guère évolué et qu’il reste conflictuel à plus d’un titre et que par conséquent la force de votre représentation future à la CTC sera d’autant mieux assurée qu’elle sera portée par la puissance des convictions et de l’engagement, plutôt que par le seul souci de gestion et de technicité des futurs élus… ces qualités-là étant plutôt dévolues à une administration territoriale dont vous serez à même de vous entourer.

La situation aujourd’hui

Aujourd’hui, pour celles et ceux pour qui n’ont pas de soucis de fin de mois, de travail, ou de logement, une bonne situation de la Corse est simplement une situation où rien ne se passe où la tranquillité règne. Cela leur suffit sûrement pour vous donner un satisfecit et vous apporter leurs suffrages, car pour eux l’essentiel est que « tout change pour que rien ne change ».

Mais pour les Nationalistes sincères, le « silence des pantoufles » ne doit pas primer sur la défense des intérêts et des droits des Corses sur leur terre.

Vous avez par votre appel semé le trouble chez nombre d’entre eux au-delà de la mouvance PNC, pour le moins qu’on puisse dire.

Réfléchissez et pesez le pour et le contre, mais sachez que si aujourd’hui, le mouvement nationaliste est majoritaire en Corse et que la gauche et la droite « française » traditionnelle ou « radicale », sont plus ou moins minorisées, les Législatives ayant donné le glas des anciens Clans… nombre de périls guettent toujours la dynamique nationaliste.

L’État campe sur ses positions « coloniales » ne calculant guère la Révolution tranquille opérée en Corse depuis 2015, et la gauche et la droite peuvent encore renaître de leurs cendres, sur la seule opposition à nos idées et sur nos bilans, si le mouvement national corse déçoit ou fait du sur-place…

« Gauche-Droite », feuille de route, choix de société

Sans reprendre le clivage politique de la société française et des partis politiques en France, chacun sait que des différences d’appréciation au plan économique social sociétal existent de manière transversale au sein de toutes les structures du mouvement nationaliste. Au-delà des positions plus « radicales » de type Mélenchon, PCF ou d’extrême gauche… nul n’ignore qu’une sensibilité plus sociale existe au sein du mouvement national corse, et que celle-ci transcende les divers mouvements nationalistes. Alors par des choix clairs au plan économique et social de votre feuille de route et des grands axes de notre projet de société, évitez de créer les conditions de confrontations plus clivantes au sein de la société et du mouvement corse. Donnez-lui simplement les moyens de s’exprimer et de défendre ses positions au sein de l’ensemble unitaire, dans la perspective d’une réelle unité nationale du Peuple corse.

Si tous les débats de fond et de forme sont désormais au centre de ce mouvement national, hors duquel point de salut pour la Corse et son peuple, sachez qu’à terme les risques sont grands lorsqu’on parle de « mouvement de gouvernement » comme vous le dites, surtout si les décisions prises sont contre-productives et ne sont pas destinées à renforcer cette union et les combats à venir. À jouer les autruches, vous risquez, d’autant que les apprentis sorciers ne manqueront pas, de précipiter l’émergence d’une « opposition à votre gouvernement », non pas celle qui existera toujours de la part des forces qui nous ont toujours combattues au sein de la droite et la gauche françaises, mais aussi, et là ce sera plus grave et plus dommageable pour la suite, de la part d’une partie de ce mouvement national corse.

Un seul logiciel aujourd’hui, l’union

L’union doit être notre logiciel, avec toujours la recherche de cette union, au-delà des diverses sensibilités. L’économie, le social, le sociétal, le culturel, au-delà de l’institutionnel sont incontournables dans une feuille de route, d’autant qu’une Autonomie politique, est à portée de main et qu’elle doit nous permettre d’ouvrir dans l’avenir d’autres perspectives, si nous renforçons notre union et allons de l’avant…

N’ouvrez pas la boîte (jarre) de Pandore en laissant place, par des décisions inappropriées, à plusieurs listes nationalistes au premier tour…

Pierre Poggioli   

 

Publicités

2 réflexions sur “TRIBUNE LIBRE : Lettre ouverte à Gilles Simeoni… et aux cadres d’Inseme pà a Corsica

Les commentaires sont fermés.