CHEMINEMENTS PHILOSOPHIQUES ET POLITIQUES

Dans un discours tenu pour la réouverture du Collège des Bernardins à Paris le 12 septembre 2008, Sa Sainteté le pape émérite Benoît XVI, a entretenu son auditoire sur :

– Les origines de l’approche de Dieu par l’Occident,

– Les racines de la culture européenne.

Loin de faire l’apologie de l’évêque de Rome, ni d’en être un zélé contradicteur, notre propos est de proposer une réflexion philosophique et politique en fonction des cinq points développés dans cette conférence : le but des moines, leur méthode, leurs outils, leur travail et leur quête.

1 — LE BUT

Le Collège des Bernardins évoque depuis le Moyen Âge la culture monastique. Celle des cisterciens ! Des moines y vivaient pour s’initier à leur vocation et vivre leur mission. Alors que l’Europe connaissait une migration des peuples et la formation des États, les monastères étaient des creusets où survécut la Culture antique et se forma une culture nouvelle.

La volonté des moines n’était pas de créer une autre culture ou de conserver une culture du passé. Au milieu de ces temps de bouleversement, ils s’appliquaient à trouver ce qui avait pour eux de la valeur et de la permanence : Dieu.

Des choses secondaires, ils voulaient passer à ce qui est vraiment important. Ils étaient tournés vers l’« eschatologie », pas au sens premier du terme, une réflexion vers la fin du monde ou vers leur propre mort. Non leur inclination les portait vers le sens existentiel de l’« eschatologie » : derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif.

Nous pensons que ces réflexions peuvent se transposer dans le politique, au sens noble du terme.

En effet les idées :

– de creuset (où se forgent la réflexion et les propositions),

– de recherche de valeur et de permanence (l’affirmation de la rupture avec la violence politique et la prise en compte des intérêts de tous les Corses : 20 % vivent sous le seuil de pauvreté),

– d’abandon du provisoire (l’élection pour le mandat et l’exercice du pouvoir à l’adresse de quelques-uns) pour le définitif (le mandat pour sortir l’Île du sous-développement) nous semblent de mise dans l’exercice d’un cheminement politique novateur, et très attendu.

2 — LA MÉTHODE

Comme les moines étaient chrétiens, ils ne s’engageaient pas dans un désert obscur. Ils le faisaient en étudiant les Écritures, qui dans leur tradition, sont la parole de Dieu.

Leur recherche impliquait un amour des lettres : la raison et l’érudition y avaient toute leur place. Le but était de percevoir, au milieu des paroles, la Parole !

Pour eux, la Parole ouvre le chemin de la recherche de Dieu et est elle-même ce chemin. La Parole conduit un cheminement individuel, tout en introduisant celui qui la pratique dans une communauté.

Tout comme à l’école rabbinique, chez les moines la lecture accomplie par l’un d’entre eux est un acte qui, comme le chant et l’écriture, occupe le corps et l’esprit. L’autre fait important est que le moine éprouvait son sacerdoce par vocation, il n’y avait donc pour lui besoin d’aucun salaire, le Verbe était sa nourriture.

La découverte et la possession de la Parole reposaient sur la connaissance des outils contenus dans leur livre de chevet, la Bible.

Peut-on transposer cette méthode en politique ?

Nous y répondons affirmativement, car la raison doit l’emporter sur le ressentiment et l’emportement, couramment de mise dans l’Île !

Le but est de percevoir au milieu du brouhaha des déclarations nombreuses, diverses, instantanées, faites à l’emporte-pièce, souvent fugaces et fugitives (exemple : le train jusqu’à I Fulelli), la permanence du message. Nous croyons qu’il faut dépasser les scansions « tamanta strada, aio ch’è orà » et autres slogans de communicants, pour expliquer le contenu, et surtout ce qu’il pourrait permettre au quotidien avec quelques exemples précis.

Une ligne politique doit être un chemin de recherche et de construction du futur par une communauté. Or la scissiparité a la fâcheuse tendance de s’imposer dans l’Île. Pour y faire face il conviendrait d’expliquer, toujours et encore expliquer. Le chemin (ou la voie) repose sur des principes d’éducation, et ce à tous les niveaux, ainsi qu’à toutes les générations. De même, la découverte et la possession d’un corpus actualisé du contenu politique d’un mouvement reposent sur une transmission (la réflexion et la construction ont été évoquées au paragraphe précédent), sur la connaissance des outils par les membres d’un mouvement, c’est-à-dire des options et/ou des solutions clairement explicitées et illustrées. L’émancipation n’est pas l’abandon du dogme, elle en est la transmutation. Pour correctement évoluer, la société doit anticiper son avenir, et c’est dans les fondements solides de son histoire qu’elle y puise ses sources. Il nous apparaît ainsi obligatoire de rendre la communication intelligible à tous, davantage que de la voir émise à fort débit.

Nous faisons le constat, avec d’autres, que nous en sommes loin.

 

3 — LES OUTILS

Vue sous un aspect purement historique ou littéraire, la Bible n’est pas un simple livre, mais un recueil de textes littéraires dont la rédaction s’étend sur plus d’un millénaire et ne forme pas une œuvre parfaitement coordonnée.

Avec le Nouveau Testament, la Bible est appelée « les Écritures », soulignant que la Parole de Dieu est parvenue à travers des paroles humaines, c’est-à-dire que Dieu parle comme les hommes, à travers leurs paroles et leur histoire. D’ailleurs comme l’a enseigné Benoit XVI, les Évangiles sont une sorte d’explication de texte par la vie et la mort de Jésus Christ, de l’Ancien Testament. Pour aller plus loin, on peut l’imaginer sous une approche scientifique en disant que l’Ancien Testament est le génotype — la matrice — et le Nouveau Testament le phénotype — son expression.

Il existe des dimensions dans la Parole contenue dans la Bible et des paroles qui se découvrent dans la communion vécue avec cette Parole. À travers la perception croissante de la pluralité de ses sens, la Parole n’est pas dévalorisée, mais apparaît plus grande encore. La Parole revêt alors l’apparence d’un sens de vie, d’une morale indiscutable.

Pour les chrétiens la Parole de Dieu n’est jamais simplement présente dans la littéralité du texte. Pour l’atteindre, il faut un dépassement et un processus de compréhension, comme l’illustre Paul de Tarse « La lettre tue, mais l’Esprit donne la vie » ou bien « Là où est l’Esprit […] là est la liberté ».

Pour paraphraser ces réflexions, il convient que les « écritures » soient diffusées !

Comme l’écrit a beaucoup de mal à passer en ces temps où triomphent amusement, jouissance et instantanéité, une diffusion par cercles apparaissait comme plus pragmatique.

Nous espérions qu’internet permettrait aux amoureux de l’écrit de retrouver des travaux de ce type, y compris ceux des Chjassi. Nous croyions qu’une diffusion plus ciblée au travers d’un blog serait plus à même d’attirer l’attention et de forger les esprits. Que nenni ! Règnent encore en maître les remarques à l’emporte-pièce, la lecture fugitive et les revers de main dédaigneux, sans argumentation aucune, face à nos tribunes, toutes faites sur le magique instrument qu’est Facebook. Mais elles ont tout de même été lues par 30 000 personnes. Les calami contradicentes, eux, n’existent pas !

Passionnés d’écriture, mais aussi de rencontre et d’oralité, notre cercle a élargi sa palette en adoptant les habitudes de la IIIe République (pardon pour l’offense envers certains lecteurs, mais c’est la seule image parlante nous venant à l’esprit). En organisant des réunions hors campagne électorale, et surtout avec des conférences/réunions basées sur un exposé construit, et des thèmes convenus à l’avance (avec réalisation d’un compte rendu des interventions), la via selecta s’est avérée meilleure. Ainsi il y a moins de revers de main et les remarques à l’emporte-pièce n’y existent plus, sans doute effacées par l’absence d’éloignement et d’anonymat que confère la voie électronique. Débarrassés de l’enclave que peut constituer un mouvement ou un parti politique, les participants à nos réunions publiques (débats) nous ont donné à observer l’important besoin d’expression qu’ils éprouvent. En effet, nous sommes fréquemment confrontés à des personnes qui ne trouvant pas appui suffisamment solide auprès dans les structures politiques habituelles, livrent leur pensée sans ambages, et sans concession envers les élus (tout en gardant toujours une retenue dans le vocabulaire). Ceci est d’autant plus surprenant, que dans ce besoin de s’exprimer les participants à nos réunions dépassent largement les thèmes prescrits.

Mais ces moines n’étaient pas que des contemplatifs. Par delà l’oralité (lecture et chant), la deuxième composante de leur vie était le travail !

 

4 — LE TRAVAIL

Dans le monde grec, le travail physique était considéré comme l’œuvre des esclaves. Le sage, l’homme libre, se consacrait aux choses de l’esprit ; il abandonnait le travail physique, à des hommes ou des esclaves qui n’étaient pas supposés atteindre cette existence supérieure, celle de l’esprit.

La tradition juive était différente : tous les grands rabbins exerçaient parallèlement un métier artisanal.

Le monde gréco-romain ne connaissait aucun dieu créateur. La divinité suprême ne pouvait pas se salir les mains par la création de la matière. L’« ordonnancement » du monde était le fait d’une divinité subordonnée.

Le Dieu de la Bible est différent. Il est créateur, il travaille et continue d’œuvrer dans et sur l’histoire des hommes. « Mon Père […] est toujours à l’œuvre, et moi aussi je suis à l’œuvre » dit Jésus lorsqu’il défend son action le jour du shabbat (Évangile de Jean).

C’est ainsi que le travail des hommes apparaît comme une expression de leur ressemblance avec Dieu qui rend l’homme participant à l’œuvre créatrice de Dieu dans le monde. C’est la culture du travail associée à la culture de la Parole qui forme la tradition des moines, le monachisme pour utiliser un terme savant.

Le propos est d’actualité dans notre Île où la notion de travail mérite d’être restaurée !

Aujourd’hui ce sont les réussites fulgurantes qui y sont louées, admirées et contemplées. Elles reposent sur d’autres moyens que le travail ! Inutile de s’y appesantir, chacun connaît cela.

Nous croyons qu’il faut prêcher par l’exemple. C’est à cet endroit précis que l’intégrité d’un homme politique doit dépasser sa simple vocation électoraliste. Il n’est pas dans notre volonté de discriminer quelconque élu que ce soit, nous nous inclinons bien volontiers devant la démocratie. Cependant, si l’on se réfère toujours à l’exemple du monachisme il est de notre devoir de rappeler que les moines ne cumulaient pas les fonctions, ils les vivaient. En effet, les moines avaient une activité principale (prière et célébration des messes et offices) et une activité secondaire, ou plutôt des activités secondaires (ils étaient copistes pour les plus lettrés, jardiniers, convers…). Là où réside leur plus grande réussite est de voir qu’aucune de ces activités n’était cumulée, chacune avait un moment qui lui était réservé, aucune interférence et donc un plein et entier dévouement dans l’instant. Les élus, qui plus est nationalistes, les accompagnateurs d’une pensée politique, doivent s’y consacrer pleinement, la Corse le mérite.

Les modes de transmissions évoqués ci-avant sont à même d’imposer la valeur travail, le sérieux, la ténacité et la continuité de l’œuvre d’un mouvement d’idées.

Ceci permettrait d’ailleurs de renforcer plus encore le caractère homogène des idées progressistes que nous portons, contrairement à celles de l’ordre ancien qui repose sur des citadelles, dont certaines ont été prises, avec les renforts d’autres progressistes.

Revenons à la valeur travail, au sérieux, à la ténacité et la continuité avec l’exemple du nouveau port de commerce de Bastia.

De fortes oppositions s’expriment sur ce projet, sans que l’on en connaisse réellement sa globalité parce qu’il n’y aura pas que le plan d’eau et ses aménagements proches, mais aussi les voies de desserte, l’augmentation du coût, du financement, des avantages et des inconvénients à venir que cela engendrera. Le projet du port de Bastia ne doit de toute façon pas être vu en un lieu précis, mais comme le symbole d’une pensée politique. Le choix de sa construction ou non sera révélateur.

Nous croyons que ce type d’argumentaire et d’échanges est seul de nature à affirmer une voie de développement. Aux élus régionaux, communautaires et municipaux de les expliquer. Aux Corses et aux Bastiais de s’en saisir.

Cet exemple précis est le reflet d’une société en mutation. Construire des ports c’est communiquer, communiquer c’est se mondialiser. Le travail prend ici une dimension tout autre, celle d’être dans la cohérence d’une nation qui se construit, avec les efforts combinés de la force démocratique et des dirigeants politiques. Nous retrouvons ici le choix de l’émancipation, mais pas forcément le choix du chemin à emprunter.

5 — LA QUÊTE

Nous savons que l’attitude philosophique est de regarder au-delà des réalités perceptibles et se mettre à la recherche des réalités ultimes !

Celui qui devenait moine s’engageait dans cette recherche, sur un chemin élevé et long, il était néanmoins déjà en possession de la direction : la Parole de la Bible.

La quête des moines contient en elle sa résolution. Pour que cette recherche soit possible, il est nécessaire qu’il existe un mouvement intérieur qui suscite la volonté de chercher, mais qui croit qu’en cette Parole se trouve un chemin de vie.

Le schéma fondamental de l’annonce chrétienne aux hommes qui, par leurs questionnements, sont en recherche est illustré dans le discours de Saint Paul à l’Aréopage (tribunal religieux qui devait s’opposer à l’intrusion de religions étrangères).

Le tribunal accuse Paul : « On dirait un prêcheur de divinités étrangères ». Ce à quoi il répond « J’ai trouvé chez vous un autel portant cette inscription : Au dieu inconnu. Or, ce que vous vénérez sans le connaître, je viens vous l’annoncer ». Il annonce ainsi celui que les hommes ignorent et connaissent : l’Inconnu — Connu.

La nouveauté de l’annonce chrétienne c’est de dire : il s’est montré personnellement, il s’est révélé.

Nous nous garderons bien, sur ce dernier point, de transformer la pensée paulinienne en philosophie politique.

Néanmoins deux points méritent d’être soulignés.

Le premier relève du mouvement intérieur et de la volonté qui soutiennent la quête.

De la même manière une action politique demande une direction, pas celle de la Bible bien sûr, mais des axes de travail. C’est ce qu’ici nous avons la tendance à nommer : projet de société. En effet, il ne peut y avoir de quête sans but. À l’évidence, c’est ici que la position des moines est plus enviable que celle des élus, ou tout simplement des hommes politiques. Si pour les moines la quête est complexe, le but est connu. Pour un homme politique si l’on dépasse l’adage simple du bien-être moral et matériel des sociétés, la finalité donnée à un peuple est toute autre ; si Dieu apporte le même message à tous les hommes, un homme politique doit composer avec les réalités sociales et sociétales. C’est ici le point le plus difficile que de réussir à rassembler sur une terre aux frontières géographiquement indiscutables une communauté de destin.

Le deuxième tient à l’Inconnu — Connu.

Celui qui s’engage connaît le fond de sa conscience, le but de son engagement personnel qui cristallise la volonté de ceux qui l’accompagnent. Cependant pris dans le quotidien de son action, celui qui porte l’espoir en vient à ignorer les trois points clés du présent exposé : la méthode, les outils et le travail. Nous craignons qu’il n’en soit ainsi en ces temps de transition. Athée ou non, agnostique ou non, la tradition véhiculée par la Bible apporte un certain nombre de réponses.

 

6 — CONCLUSION

Nos villes et nos campagnes sont remplies d’autels et d’images représentant des saints, telles les multiples divinités gréco-romaines, mais Dieu est devenu le grand inconnu.

Jadis, le Dieu inconnu était présent derrière les représentations des dieux. Aujourd’hui l’absence de Dieu est habitée par le questionnement sur sa présence.

Dans ce chaos nombreux sont ceux qui ne se posent pas de questions, mais nombreux sont ceux qui cherchent.

Et la tradition philosophique est fondée sur cette recherche.

De la même manière, un mouvement politique est fait d’images, de symboles, de thèmes, de souvenirs.

Mais à trop se contempler, l’esprit créateur dudit mouvement s’efface. Ceux qui le composent ont l’obligation de s’interroger sur sa présence véritable. L’écoute tout autant que le débat doivent s’inscrire comme des vertus implacables dont doivent être munis l’ensemble des acteurs de l’émancipation. Rien ne doit être éludé pour voir les lendemains chanter.

Est-elle dans l’écume du quotidien, la course à la présence médiatique ou dans la force du courant de fond ?

Pour perdurer, tout courant doit être alimenté par le travail et la réflexion qui ne sont pas l’apanage de la majorité des élus de l’Île.

Or, une tradition politique repose sur la force, la vigueur et la constance du travail !

È CUSI ISA !

Roger Micheli et Stéphane Marchetti

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