ÉLECTIONS ! ÉLECTIONS ! È U SPIRITU ALLORA ?

Nous voilà donc à seulement quelques encablures de la Collectivité unique. Pour certains, organe de gouvernance et premier pas vers une autonomie comme objectif minimum. Pour d’autres, il s’agit de la création d’une entité, maximisant l’influence de ceux qui ne manqueront peut-être pas de revenir aux responsabilités, une fois que la vague nationaliste aura rencontré ses premiers gros écueils…

Le contexte politique et les leaders d’antan :

Paul Giacobbi s’est avéré plus fin qu’on ne l’avait imaginé, lorsqu’il s’est rallié au point de vue des nationalistes sur les questions identitaires. Habitué du pouvoir, il a accepté de perdre, sentant souffler le vent des affaires et sachant trop bien que le pouvoir est fait pour changer de mains. Il a donc pris acte d’une réalité qui change, et s’est positionné sans convictions sincères, préparant un retour en banalisant les nationalistes non sur les questions de fond, mais uniquement sur la silhouette politique ; seule chose que l’on retient en période de campagne.

Camille De Rocca Sera pour sa part, prétend s’être affranchi des consignes « nationales ». Pourtant et pour la grande majorité des Corses qui ont de la mémoire, il restera l’homme qui a dit NON à la main tendue par les nationalistes, s’empressant d’appeler Paris, le doigt sur la couture du pantalon. L’opportunité d’un ministère s’étant éloignée pour celui qui soutenait François Fillon il y a quelques mois encore, son retour aux sources passe par le reniement d’une vie exclusivement vouée au service du drapeau tricolore. Ses récentes déclarations prouvent toutefois qu’il est pleinement hanté par le spectre du séparatisme. Les Corses n’oublieront pas que le binôme qu’il formait avec Ange Santini a dit non à toutes les avancées majeures, il s’est de plus empressé de gaspiller le PEI (Plan exceptionnel d’investissement).

Indè noi :

Malgré un bilan très satisfaisant pour la période qu’aura duré la mandature territoriale, les nationalistes et leurs alliés ne peuvent toutefois pas envisager tout à fait sereinement les prochaines échéances. En effet, comme toute force politique qui arrive aux affaires, ces derniers y compris dans leurs camps, ne se sont pas fait que des amis.

La colère ne gronde pas encore, mais ronronne assurément au sein des générations militantes des années 1990 et 2000 qui ont elles aussi consenti à tous les sacrifices et se retrouvent mises sur le bord de cette « Tamanta Strada », qui ne favorise finalement que les sprinteurs des derniers kilomètres ou les militants de jadis. En somme, on a fait de la place…

On les traitera d’aigris ou de jaloux… D’intéressés peut-être ? Il serait plus convenable de les croire sincèrement déçus. Il n’est pas certain qu’ils pardonnent aisément leur éviction. Certains pourraient même se tourner vers A Scelta Patriotica du Rinnovu. Cela a déjà commencé.

Parmi les alliés potentiels, à défaut de pourvoir les qualifier de naturels, les récentes déclarations du Rinnovu, prouvent également que cette fois-ci il ne faudra pas compter sur lui pour être une simple force d’appoint, éloignée que dis-je écartée des responsabilités. Nous pouvons craindre que la culpabilisation patriotique ne fonctionne plus.

Femu a besoin de Corsica Libera et donc, Pè a Corsica continu sans changement. Un choix sage, car le bilan étant unique, la présence de deux listes de la majorité aurait été inexplicable politiquement parlant.

Toutefois dans la perspective du second tour, le ticket d’entrée au sein de la majorité et donc de l’Exécutif, pourrait s’avérer élevé pour Paul Félix Benedetti et ses colistiers. Trop peut-être, car il faudrait qu’ils se qualifient à coup sûr pour le second tour, se rendant ainsi incontournables, afin d’obliger leurs frères de lutte à les inclure dans le processus de « souverainisation » de la Corse. Pourtant, la démarche initiale devait être ouverte et aurait dû permettre de réunir enfin et pour longtemps, toutes les composantes de la LLN (Lutte de Libération nationale).

Le fond des dossiers comme la question de la définition des projets structurants et le couac de la crise des déchets qui résonne encore dans toutes les têtes, sont autant de points de divergence à traiter, au-delà des questions de places ou de représentativité.

Les nationalistes ont incontestablement le vent en poupe, mais doivent rester prudents cas ils savent trop bien qu’ils ont autant bénéficié d’une déliquescence des partis français, que des 40 années de luttes et de sacrifices qui finalement, n’expliquent pas tout.

Prenons l’exemple des élections législatives et analysons les conditions de la victoire afin d’affiner notre réflexion :

  • Division de la Droite dans le Centre corse, avec une Gauche totalement absente des débats. Cette dernière étant pleinement victime de la disparition des Conseils Généraux, le cycle de la soumission par l’embauche a pris fin. L’implantation locale de Jean Félix Acquaviva et de Petr’Antò Tomasi ont été déterminantes. Mais la faiblesse de leurs adversaires leur a facilité la tâche.
  • Dans l’extrême Sud, un important rejet de Camille De Rocca Serra, très menaçant le soir du premier tour de scrutin, envers les électeurs ne s’étant pas déplacé. Les anciens s’en vont. Et le souvenir du « Renard argenté » s’estompant, lui qui avait aidé des nationalistes et leurs familles en temps difficiles, ne reste dans les têtes qu’un mythe que « Camillou » n’a jamais réussi à incarner.
  • À Bastia, épicentre de la révolte démocratique où s’est effondré le clan Zuccarelli, Sauveur Gandolfi-Scheit, qui pouvait pourtant se targuer d’avoir un bon bilan malgré 5 années sur les bancs de l’opposition, n’a pas vu venir une défaite pourtant envisageable. Le débat étant devenu institutionnel, il ne pouvait faire face à ce tsunami électoral, qui comme pour toute démarche triomphante à ses débuts, se voit porté par un effet de mode. On reconnaîtra au moins à ce dernier du travail et des résultats pour la Corse, notamment si l’on compare son bilan à celui de son prédécesseur.
  • Également, la trahison envers Julien Morganti par le camp Macron (tout comme son mentor François Tatti l’avait été par Émile Zuccarelli) a pesé très lourd. Sans la marche des pique-assiettes de la Gauche et la tentative de restauration des baronnies, il y a fort à parier que le scrutin aurait connu un autre dénouement.
  • Seule Ajaccio résiste, car le tissu électoral décousu par le nombre d’administratifs continentaux inscrits sur les listes et l’éclatement de la Gauche, ont pour effet de voir planer l’ombre du maître de la Maison Carrée sur un successeur que personne ne connaissait réellement avant. Il se peut que nous soyons en train d’assister au retour d’une Droite qui se reconstruit par et pour Marcangeli…

Les nationalistes devraient donc l’emporter en décembre. Mais attention au syndrome « baladurien » ! Après tout, pourquoi aller voter s’ils sont déjà élus ?

Une campagne est longue. Les appétits sont féroces et les camouflets successifs ont réveillé les jeunes loups. L’idéologie nationaliste ou régionaliste, n’a pas encore imprégné tous les esprits de l’Île et, avec des forces traditionnelles polymorphes, il y a fort à parier que si l’écart de voix n’est pas immense, un front républicain prétextant l’émanation de la majorité populaire, reprenant certaines thématiques de la LLN, pourrait voir le jour de manière décomplexée. Avà sò tutti « corsisti » !

En somme, les Corses d’aujourd’hui et dans leur majorité ne veulent pas encore moins de France, mais plus de Corse.

Tamanta strada… Da fà !

 

Jean Mathieu Alberghi

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