Compte rendu des « I sicondi scontri per pensà l’avvene » qui se sont tenus le vendredi 4 août à la Résidence Benistà à L’Isula

  1. Introduction :

 

Ces échanges ont eu lieu pour parler de la Corse avec pour thèmes : éthique et émancipation.

Depuis plus d’un an, une dynamique s’est créée en Corse, elle mérite d’être regardée de plus près.

Un certain nombre de questions avaient été adressés aux participants par Rinaldu Amadei et ont servi de fil rouge au débat : mise à part la question de l’autonomie ou de l’indépendance, les principaux partis corses, expriment-ils des choix sociétaux et politiques pour atteindre leurs objectifs ?

 

Le désir de changement et de renouveau semble profond pour les citoyens corses, mais est-ce un renouveau des pratiques, ou simplement des personnes ?

Y a-t-il une véritable adhésion populaire au projet d’émancipation ?

La protection de l’environnement, la cohésion sociale en luttant contre la pauvreté, la création d’activités pour des emplois durables pour notre jeunesse, sont-elles toujours nos trois fondamentaux ?

Avec quels principes éthiques la Corse assurera-t-elle son émancipation ?

Comment rassembler largement, autour de valeurs communes, une large majorité ?

Comment forger ensemble une communauté de destin ?

Nous avons choisi comme définition de l’éthique (source toupie.org) : « vient du grec ethikos qui veut dire morale, et d’éthos qui veut dire mœurs. Discipline philosophique qui réfléchit sur les finalités, sur les valeurs de l’existence, sur les conditions d’une vie heureuse, sur la notion de “bien” ou sur des questions de mœurs ou de morale ». Comme l’a dit Vincent Carlotti pendant les débats, il ne faut pas confondre éthique et morale. La morale est personnelle, l’éthique est la façon dont nous agissions en public. C’est à partir de cette définition que nous devons nous poser ces questions.

 

  1. La marche vers l’émancipation:

Plus de cinquante participants actifs pour les rencontres 2017 sur le thème « éthique et émancipation de la Corse », avec comme orateurs principaux à côté de Henri Malosse et Rinaldu Amadei, président et secrétaire général de Pensà l’Avvene, Jean-Christophe Angelini président de l’ADEC, Vincent Carlotti de la gauche autonomiste, Ghjuseppu Maestracci d’Avà Basta, Marc Antoine Campana de Pudemu, Thierry Dominici de Presenza Paolina. Parmi les prises de parole à citer aussi Joseph Colombani le président de la Chambre régionale d’agriculture.

Il est ressorti, d’un débat très riche, le fait que l’émancipation était le préalable à toute marche vers l’autonomie et/ou l’indépendance. Elle passe par la coupure des liens de dépendances et la dénonciation des pratiques claniques, d’assistanat et clientélistes, ainsi que d’une tolérance zéro vis-à-vis de toute forme de criminalité, y compris en matière économique. Mais, cette émancipation implique avant tout un travail sur soi-même et des actions vers l’éducation. La France jacobine ne peut favoriser cette émancipation qui doit partir d’une alliance entre forces politiques de progrès et société civile corse.

Il faut parler vrai. Comme l’a rappelé le conseiller exécutif Jean-Christophe Angelini, la Corse ne dispose d’aucun vrai attribut d’autonomie aujourd’hui. Tout au plus peut-on parler d’autonomie de gestion dans un certain nombre de domaines où nous sommes cependant toujours sous la tutelle de facto de l’État français, de ses représentants, de sa justice pénale et administrative. Rien ne serait plus dangereux que de faire croire que la Corse peut être aujourd’hui gouvernée par les élus de la Collectivité.

L’Europe, par contre, est un cadre qui, si elle est perçue comme un élément d’ouverture et non comme une simple « vache à lait », peut y contribuer par les échanges d’expériences, les échanges et les coopérations transfrontalières.

La dynamique qui s’est créée en Corse autour des deux socles nationalistes fusionnés, Per a Corsica, a très bien fonctionné jusqu’ici.

On ne peut que s’en féliciter, car ce type de fusion, du point de vue stratégique, a fait ses preuves dans d’autres territoires en lutte pour leurs émancipations comme l’a rappelé Thierry Dominici.

Pour autant il faut se méfier des formules attrape-tout, du genre « parti unique » ou « ni de droite, ni de gauche, ni du centre ». La politique est faite de choix de société. Il faut se méfier d’un « apolitisme » qui de fait deviendrait hégémonique et ne pourrait que susciter le rejet d’une société démocratique dont le débat d’idées fonde l’essence même. Et ce même si un projet d’émancipation peut rassembler très largement, il ne peut éluder la question du choix de société. Faire de la politique au gré des sondages d’opinion, comme on mènerait une campagne de marketing, ne peut que tuer la démocratie et favoriser une radicalité extrémiste, de droite, de gauche, même du centre et aussi religieuse. À cet égard il y a bien des aspects inquiétants dans la démarche actuelle d’Emmanuel Macron depuis son élection !

Rien n’est plus porteur de dangers qu’une pensée unique. Le temps est venu pour les différentes structures de proposer des positionnements qui soient visibles par tout le monde et qui permettent d’élaborer concrètement les politiques sociales et sociétales que l’on souhaite.

Qu’elle soit autonomiste, qu’elle soit indépendantiste, elles seront de droite, du centre ou de gauche. En fait les intervenants des « scontri » semblent plutôt se retrouver sous l’étendard « progressiste ».

La situation économique de l’Île ne permet plus les grands écarts et doit, pour se développer, pouvoir compter sur les politiques claire et lisible de ses institutions.

Lors du dernier scrutin, au-delà de la dynamique, Henri Malosse a noté que les anciennes méthodes avaient encore cours, course aux procurations, visite de courtoisie aux uns et aux autres, rencontres avec les maires « traditionnels » qui soudain soutiennent le projet d’émancipation de la Corse.

Mais très peu de débat de fond, alors qu’on aurait pu parler de lois constitutionnelles, qui justement, permettent de développer et d’émanciper notre Île.

Comme s’il ne fallait pas gêner l’électorat des retraités, des fonctionnaires, et autres pensionnés, qui comme chacun le sait sont les forces vives de notre Île les plus difficiles à convaincre, les précaires et les chefs d’entreprises étant, pour leur part, déjà convaincus.

Nous nous sommes demandé quel sera l’avenir de la Corse, comment les générations à venir vont vivre ensemble dans cette Corse d’aujourd’hui, multiples et variées, où les véritables valeurs, semble corrompue par un système que nous avons su faire notre : la saisonnalité de l’économie et la précarité qui va avec.

Avec Marc-Antoine Campana, nous refusons la fatalité d’une île qui ne vit que trois mois par an et n’offre que l’exil comme perspective à sa jeunesse la mieux formée. Ghjuseppu Maestracci et Thierry Dominici ont insisté de leur côté sur la valeur d’une communauté de destin pour tous les habitants de l’Île, qui d’une manière claire et définitive, refuse toute forme de discrimination, exclusion ou racisme.

Nos valeurs folkloriques cachent un individualisme forcené.

La question « qui tue » est donc bien la suivante : avec quels principes éthiques la Corse assumera-t-elle son émancipation ?

On entend partout en off : è cumu voli fà ? Chì poi fà ? Sò tutt’i listessi ! (Comment faire ? Que tu veux y faire ? Ce sont tous les mêmes !).

Ce découragement majoritaire, ce fatalisme, pourtant, fait tache dans la dynamique.

Il laisse sous-entendre une forme atavique, d’arrangement, de compromis, parfois même jusqu’à la corruption.

La corruption, la fraude, ne sont pas nécessairement financières, c’est parfois simplement l’arrangement, pour tout un tas de raisons (souvent personnelles), entre deux personnes qui s’autorisent de dépasser les règles qui cadrent le vivre ensemble et la chose publique (désordre sur le domaine public, plages, rues piétonnes, règles des marchés publics, etc.).

Tout le monde est d’accord pour que cela change, mais personne ne fait rien.

Personne ne fait rien à tous les niveaux, de l’institution aux entrepreneurs, qui usent et abusent du domaine public jusqu’à le faire leur.

Et on le comprend, car la manne économique touristique se réduit comme une peau de chagrin, en Corse nous ne vivons pas du tourisme, c’est le tourisme qui nous fait vivre et la nuance est de taille.

Nous avons des potentiels exceptionnels pour autant peu de moyens pour les activer, la filière bois (qui a redémarré trois fois ces trente dernières années), les énergies renouvelables, la maîtrise de l’eau, et que sais-je encore des activités qui pourront découler de tout cela.

L’émancipation doit être un projet pour tous destiné à forger une communauté de destin. Mais pour constituer une majorité autour d’un tel projet, il est nécessaire de proposer un choix de société.

En premier lieu nous plaçons la protection de notre environnement, le patrimoine naturel et culturel, aujourd’hui fortement menacés par de graves atteintes (minage du littoral, érosion des plages et des côtes, crise des déchets, désertification de l’intérieur, gaspillage de nos ressources en eau…) et par une tendance à l’uniformisation et la banalisation de notre cadre de vie (lotissements sans caractères, profusion des grandes surfaces, etc.).

En second lieu il ne saurait y avoir de majorité sans un socle social qui associe l’ensemble des populations, avec la cohésion sociale comme priorité. Le développement des inégalités en Corse est à cet égard un souci majeur qui ne peut être passé sous silence, tout comme toutes les formes de rejets de l’autre et de racisme.

Enfin, la création d’activités pérennes pour créer des emplois durables dans tous les secteurs d’activité, traditionnels comme innovants, doit nous projeter dans une Corse qui connaîtrait dans une dizaine d’années le plein emploi et donnant des emplois à tous nos jeunes qui le souhaiteraient. Il s’agit de passer d’une économie d’assistanat, de cueillette (tourisme) et s’appuyant sur quelques niches fonctionnant en monopoles, vers une vraie économie diversifiée grâce à des filières et des pôles d’activités performants.

Le tourisme ne devrait plus être l’alpha et l’oméga de la Corse. Il peut être une base sur laquelle construire notre émancipation économique, à condition qu’il soit maîtrisé, concerté, durable, et qu’il contribue à la fois à préserver notre patrimoine naturel et culturel, offre des emplois pérennes et qualifiés à notre jeunesse, serve de levier à d’autres secteurs de l’économie et permette de dégager une épargne qui va s’investir pour une diversification économique (l’exemple de Malte).

 

  1. En guise de Conclusion

La montée en puissance des extrêmes ces derniers mois est très préoccupante pour le processus d’émancipation engagé. D’une part parce que cette réalité politique est nouvelle sur le plan local. Ce n’est que par l’entremise du FN que cette dérive fait son retour en Corse (elle avait disparu du paysage politique depuis 1992).  Et d’autre part, parce que certaines officines intimement liées aux réseaux sociaux des groupes identitaires européens, brouillent la vision et la portée générale du message d’émancipation.  Comment répondre à ces deux phénomènes imbriqués ?

Jean-Christophe Angelini a fait observer que le phénomène FN, qui a obtenu plus de 51 % sur l’ensemble du territoire îlien lors de la dernière Présidentielle, a peut-être pris racine lors d’un « essai électoral » aux élections régionales de décembre 2015. Ce qui expliquerait, selon lui, pourquoi ce discours a pu prendre racine sur un électoral insulaire plus en quête de sens, que protestataires. Jean-Christophe Angelini a rappelé également que le nationalisme identitaire existe au-delà des réseaux sociaux et s’inquiète de l’apercevoir de plus en plus poindre au cœur même du mouvement national. De fait, il espère que la nouvelle configuration du nationalisme corse et sa place dominante dans la vie politique actuelle lui permettront de relayer une meilleure formation des militants de base et ainsi retrouver le chemin de l’idéologie nationaliste classique, qui ne peut être que paoliste, c’est-à-dire citoyenne et démocratique.

Thierry Dominici a rappelé que lors de l’élection présidentielle, on retrouvait dans le discours de la candidate du FN une rhétorique d’un autre temps et d’une autre époque. Celle-ci a fait référence au fascisme italien, rappelant que la Corse faisait partie « des patries charnelles » (formule chère à Benito Mussolini). Mais elle utilisa aussi à titre d’exemple le discours du régionalisme pétainiste en parlant notamment « de provincialisme ». De plus, Thierry Dominici a souligné que la montée des identitaires est un phénomène social et sociétal connu en science politique. En effet, selon son analyse, intrinsèquement lié à ses travaux de recherches, le nationalisme, par ses différentes victoires et sa visibilité grandissante dans la vie quotidienne des Corses, a atteint un haut degré de faisabilité d’autodétermination. Thierry Dominici ajoute même que l’on peut parler d’une massification sociale et populaire du mouvement national corse. De sorte que le nationalisme victorieux est victime de son succès.

Afin de rendre plus lisible son discours d’émancipation le mouvement national doit maintenant faire face aux différentes tentatives de récupérations par les identitaires et des autres nébuleuses ethno-identitaires.

Ainsi, la marche vers l’émancipation devrait selon nous, plutôt que de se focaliser sur des questions institutionnelles, porter sur les choix des sociétés. L’émancipation doit être d’abord individuelle, et rassemblée en même temps dans un projet collectif. Elle ne peut être l’apanage d’un parti unique ou d’un homme providentiel. Il faut croire en nos propres forces. Le processus d’émancipation commence par nous-mêmes, le travail d’éducation et notre capacité collective à construire un socle majoritaire, alliant forces politiques et de la Société civile. Il faut croire en nos propres forces, en un mot « il faut croire en nous » et conduire la Corse vers une sorte de « benistà » (bien-être, bonheur) comme l’a prophétisé Joseph Colombani.

Rinaldu AMADEI et Henri MALOSSE

 

Henri Malosse

Henri n’est pas membre du cercle I Chjassi di u Cumunu. Né en octobre 1954 en France de parents corses, il acquiert très tôt la certitude que l’Europe a un rôle à jouer dans l’émergence d’une citoyenneté européenne.

Il fait la connaissance en 1976 de Lech Walesa, avec lequel il partage le goût pour la liberté et l’aversion de toute forme d’oppression. Fils de professeurs, Henri Malosse nourrit une responsabilité forte à l’égard des jeunes générations auxquelles il enseigne depuis de nombreuses années en France, en Pologne et en Russie. Pragmatique et engagé, il a activement participé aux politiques européennes en faveur des PME. Il participe au lancement de la Délégation des Chambres de Commerce et d’Industrie française auprès de l’Union européenne dont il prendra la présidence six ans plus tard.

Déjà convaincu de l’importance de créer un pont fort entre les Institutions européennes et la société civile, il crée notamment quelques années plus tard l’Association européenne des PME au Parlement européen.

En 1995 il devient Membre du Comité économique et social européen (5e Institution de l’Union européenne) dont il exercera la Présidence de 2013 à 2015. Henri Malosse se fait alors remarquer par ses positions en faveur des droits de l’homme (rencontre avec le Dalaï-Lama), son soutien à la révolution ukrainienne (qui lui vaut d’être blacklisté par le Président Poutine) et son opposition aux mesures d’austérité imposées à la Grèce.

Il est Chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur et Chevalier de l’Ordre national du mérite.

Rinaldu Amadei

Rinaldu n’est pas membre du cercle I Chjassi di u Cumunu. Né en mai 1965, il passe toute sa vie en Corse, en Balagne. Élevé dans la culture de ses ancêtres, il ne connaît que le partage, l’entraide et la Liberté. En 2000 il crée le Balagne Boxing School, patiemment il structure le Kick-Boxing en Corse et devient président de la Ligue corse de Kick-Boxing, Muay Thaï et Disciplines associées, il devient secrétaire général de la Fédération française éponyme et rapidement Vice-président. La pulitichella sportive, la position inconfortable d’être juge et partie (cadre fédéral et président de ligue) lui fait choisir définitivement la Corse et sa jeunesse, à qui il ambitionne d’offrir le meilleur : champions reconnus, titres valides, tant au niveau national qu’international.

En 2017, la Squadra Corsa a présenté pour la Coupe du Monde de Kick Boxing à Budapest, 9 athlètes et ramené 2 médailles d’Or, 1 médaille d’Argent, 3 médailles de Bronze. Ainsi que 5 titres de champions de France et 4 de vice-champions de France.

La ligue est structurée, et maille l’ensemble du territoire. Un pôle détection, un pôle formation, un pôle arbitrage, organise ses propres championnats sur l’Île, et aujourd’hui a des athlètes à la pointe de leurs disciplines.

Depuis 2016, il anime avec Henri Malosse, le cercle de réflexion Pensà l’avvene.

 

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